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La patience et la rage

La patience et la rage

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Nabe, la patience et la rage

Nabe, la patience et la rage

Article publié sur Agoravox le 13 décembre 2014.

Nabe, la patience et la rage

Apologie de l'État Islamique (Daech), détestation viscérale d'Israël, haine des complotistes n'ayant d'égale que celle du "système", mépris hautain pour les Kurdes et les Chrétiens d'Oriens, qui à part Nabe pourrait exprimer tout cela à la fois ? C'est pourtant bien la matière du n°1 d'un magazine, Patience, dont l'écrivain est le créateur et le seul contributeur. Le ton est donné dès l'édito, où Nabe insulte céliniennement son lecteur paresseux, qui se plaint que le prochain livre de l'auteur met trop de temps à sortir. "Daech pour les nabiens -autant dire pour les nuls..." Encore une fois, qui à part Nabe aurait l'idée d'écrire un édito, non pour flatter le lecteur dans ses opinions, mais pour l'engueuler sans ménagement ? Et l'auteur de l'emmener aussitôt en plein coeur de la fournaise islamiste "en Irak et au Levant".

Intitulé Un État de grâce, le long texte qui compose ce numéro s'insère parfaitement dans la continuité des écrits nabiens consacrés au monde arabe depuis 2001 : Une lueur d'espoir, sorti à peine deux mois après la destruction du WTC, où Ben Laden était présenté comme un justicier punissant les méchants Américains pour leurs exactions ; puis en 2004, J'enfonce le clou, récits sur le vif de l'invasion américaine en Irak, à laquelle Nabe avait assisté depuis Bagdad. La montée en puissance du mouvement de la "dissidence" n'avait pu laisser Nabe indifférent, surtout depuis que Soral et Dieudonné avaient tenté de l'enrôler dans leur "liste anti-sioniste" en 2009. Depuis, Soral n'avait eu de cesse de cracher dans ses vidéos sur Nabele traître, "agent de l'Empire", allié objectif du grand Satan pour avoir refusé d'adhérer aux thèses complotistes. On pouvait donc attendre depuis 2010 la sortie d'un livre rageur sur les complotistes, dont l'interview d'avril 2012, "Le complotisme est une maladie mentale", donnait le ton : au cours de cette attaque impitoyable contre les Musulmans convertis à la théorie du complot, Nabe y démontait, photos à l'appui, la légende de Ben Laden - agent de la Cia.

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Après s'être en quelque sorte identifié aux combattants d'Al-Qaida, c'est donc aujourd'hui dans l'énergie brutale des combattants de l'EIIL que Nabe va puiser son inspiration. Baroque, lyrique, sans concession, excessif mais très souvent juste, le texte de sa revue se lit, comme toujours, d'une traite ; l'auteur n'a rien perdu de sa puissance de colère et de jubilation, et c'est sans doute cela qu'on appelle, en littérature, l'état de grâce... Le texte est illustrée par une iconographie aussi soigneusement choisie qu'absolument obscène, mélangeant scènes de décapitations à Daech et photos des nues féminins d'Hervé Gourdel... A éviter à l'heure des repas.

Patience est comme un film d'actualité montée mais non-censurée, la réalité dans toute son abjection et son excès, celle que les complotistes passent leur temps à dénier, pour voir derrière tout événement violent la main de "l'Empire" et donc nier sans cesse la réalité. Nabe, qui s'est défini un jour comme un Catholique romain d'Orient, à la façon de ces hétérodoxes qu'il adore (Bloy, Simone Weil, Massignon...), a sans doute aussi ses oeillères solidement vissées, mais parfaitement assumées, faits et citations à l'appui. Ses textes âpres et violents ont la vertu de nous faire réfléchir sur nos propres préjugés d'Occidentaux modernes trop sûrs d'eux-mêmes. A partir de là, à chacun de voir si Nabe nous égare dans les mirages de son désert rêvé ou s'il nous emmène au coeur de l'enfer du réel. (Il y a en effet chez lui cette fascination pour le réel à l'état sauvage, par opposition à notre réalité civilisée et "virtualisée" -pour ce violent mélange d'anarchie et de désordre qui préside à la fondation des États.) Fallait-il tout justifier de ce que fait Daech pour parvenir à regarder en face cet "État", qui commet tant de crimes atroces, qui torture et exécute et pratique l'esclavage sur des femmes et des enfants ? Le prix à payer pour regarder cela en face est-il donc de l'approuver ?... Du moins, Nabe ne cache-t-il rien de la réalité de ce pays, ni ne nous sert-il pas la soupe lénifiante d'un Islam foncièrement bon et tolérant :

Non, le Coran n'est pas seulement un livre de paix, d'amour et de tolérance, le Coran fait peur ! Une religion n'est pas sur terre pour être tolérante. Il est normal que le terrorisme soit l'expression d'un livre fondé sur la terreur. La religion de l'Islam est si forte, les hadiths sont si effrayants, l'enfer est une telle menace qu'il faut admettre que c'est une religion terrorisante. Et du terrorisant au terrorisme, il n'y a qu'un fil de séparation (page 57).

En filigrane, et avec tous les excès dont il est coutumier, Nabe ne cesse depuis fin 2001 de poser malgré tout une question essentielle : sommes-nous prêts à comprendre les motivations des "terroristes" et à abandonner notre arrogance et notre confort intellectuel, ou bien ne cesserons-nous, pour nous protéger, de les renvoyer vers la barbarie ? Nabe fouille dans l'obscénité du présent, quitte sans doute à "expliquer l'inexplicable et excuser l'inexcusable", et nul n'en ressort indemne.

*

Et il faut songer que cette revue n'est qu'une sorte de préface pour le prochain livre de l'auteur... Annoncé en janvier dernier chez Taddéï, au cours d'une interview qui avait scandalisé beaucoup de gens, à commencer par le président de la LICRA, mais en avait réjoui d'autres, le livre de 1000 pages que Nabe avait écrit contre la "dissidence", pour leur faire "bouffer leurs quenelles par la racine", devait sortir au printemps dernier.

Comme le révélait récemment Patrick Besson dans sa chronique du Point, et comme Nabe le confirme dans sa revue, le fisc a imposé à 65% l'exposition de peinture qui se tenait cet été à Aix-en-Provence et dont le bénéfice devait servir à financer son "énorme pamphlet". Nabe a alors monté dans la foulée une deuxième exposition pour réunir les fonds, en présentant cette fois-ci ses dessins de jeunesse pour Hara-Kiri. (L'exposition a lieu tout le mois de décembre à deux pas du rond-point de l'Étoile, près de la magnifique cathédrale orthodoxe Alexandre-Nevsky). Voici donc l'oeuvre tant attendue repoussée au printemps prochain... D'un printemps de feu l'autre, nous n'aurons pas tout perdu pour attendre, puisque le foetus monstrueux de Nabe a profité de ce temps de gestation supplémentaire pour doubler de volume (2000 pages annoncées désormais). Nabe ne peut décidément rien faire comme tout le monde ! Écrire en solo un magazine n'est pour lui qu'une pause pendant la création de son livre d'un genre nouveau, le pamphlet-fleuve, aberration des plus réjouissantes s'il en est (le pamphlet est un genre court par définition), qui nous promet, au vu du bagage religieux de l'auteur, quelque chose comme un mélange du Bernanos des Grands cimetières sous la lune et des tirades enflammées de Céline. (Les grandes décapitations sous le soleil ? Bagatelles pour un complotisme ?...)

On peut parier que l'auteur a préparé une sorte d'enquête-feuilleton-diatribe colossal, une sorte de livre total qui retracera, comme un énorme reportage filmé sur le vif, toutes les origines du mouvement de "dissidence" qui s'est formé autour de Soral et Dieudonné. Nul doute non plus la description dantesque des figures de ce mouvement sera comme un équivalent littéraire de ces décapitations à la chaîne qui ont eu lieu à Daech. Attendons-nous un grand roman dostoievskien sur le Mal, sa naissance, sa victoire puis son extermination par un "tigre enragé" -tigre qui, pour être de papier, n'en sera pas moins dangereux. Patience et longueur de temps n'empêchent ni la force ni la rage...

Et comme nous trouvions le temps trop long, Nabe nous fait patienter avec sa revue, l'air de dire "deux minutes les mecs, vous faites chier ! Vous piaffez d'impatience, mais pendant que vous glandez sur Facebook, il y en a qui bossent !..."

Ah oui, décidément, qu'est-ce qu'il est sympa ce Nabe !