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La patience et la rage

La patience et la rage

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Nabe leur fait “hara-kiri” !

Nabe leur fait “hara-kiri” !

Article proposé sur Agoravox en octobre 2015, refusé à cinq reprises, alors qu'il avait obtenu plusieurs fois une majorité de votes positifs... Repris ici dans une version légèrement revue et corrigée.

Marc-Édouard Nabe sort le deuxième numéro de sa revue Patience, fruit d'une énorme enquête sur Charlie Hebdo. Neuf mois après l'attentat contre l'hebdomadaire, et dix ans après la mort de Choron, l'écrivain dit tout sur les reniements successifs du journal et les trahisons de ses membres historiques.

Une fois de plus, Nabe publie une oeuvre hors-norme : un magazine ne contenant qu'un seul article, La vengeance de Choron, long d'environ 640.000 signes, soit l'équivalent d'un livre de trois cent pages !

Un travail énorme, à tous les sens du terme, pour ressusciter l'esprit de Choron que Charlie Hebdo a voulu enterrer, au moins depuis 1992 et la prise de pouvoir du sinistre Philippe Val sur le mensuel satirique.

En lisant Patience n°2 de Nabe, consacré à Choron, j'ai tout de suite pensé au lien à faire le lien entre l'hebdo de Choron, Hara-Kiri et le film japonais du même nom : Seppuku en version originale, un chef-d'oeuvre noir comme du sang d'encre de Masaki Kobayashi. L'époustouflant acteur Tatsuya Nakadaï joue le rôle d'un samouraï déchu qui vient demander au seigneur l'autorisation de pratiquer le suicide rituel. Mais avant de s'ouvrir le ventre, le samouraï à la barbe de djihadiste et aux yeux exorbités, comme chargés d'éclairs, demande à raconter l'histoire de sa déchéance. Une histoire d'abord pathétique, mais qui va bientôt dévoiler l'affreuse hypocrisie d'un système politique totalement fermé sur lui-même. Et quand le samouraï suicidaire demandera à être assisté dans sa mort par certains hommes du clan, comme par hasard, aucun d'eux ne sera présent, trop horrifiés qu'ils sont de se montrer et de voir leurs crimes révélés au grand jour. Le parallèle avec la situation de Nabe est assez saisissant : un homme seul vient au centre de l'arène dénoncer la bassesse et les mensonges d'une cour trop belle pour être honnête. Tout le monde le prend pour un pauvre type, qui veut juste dire quelques mots pour se rendre intéressant et faire oublier qu'il est un individu au bout du rouleau. Mais ses paroles vont être terribles de vérité, plus meurtrières qu'un sabre...

D'ailleurs, si je savais faire du photomontage, je mettrais volontiers la tête de Nabe sur le corps du guerrier digne et solitaire face aux puissants, agenouillé sur son tatami blanc comme la mort. Car il y a quelque chose comme cela chez Nabe le kamikaze, qui sans peur vient dénoncer tous les traîtres qui, les uns après les autres, ont trahi Choron et en le trahissant, ont trahi leur jeunesse, trahi leurs idéaux et vendu leur conscience pour devenir petit à petit aussi bourgeois, franchouillards et islamophobes que le lecteur moyen de Valeurs actuelles ! On en aura la démonstration implacable dans ce numéro.

Nabe leur fait “hara-kiri” !

Mais je ne veux pas dire par là que Nabe soit du tout d'humeur suicidaire ! Il semble au contraire très heureux dans sa galerie au pied de la cathédrale orthodoxe Alexandre-Nevski (Paris, 8ème), où il assiste en direct aux attentats du 7 janvier, le soir même du décrochage de sa dernière exposition ! Nabe ouvre son article par la description de cette soirée de fermeture, en un long plan-séquence tourbillonnant où il décrit, sur l'écran totale de sa page écrite, tous les smartphones, caméras et Mac qui filment ce soir-là les images des frères Kouachi et de ses propres invités ! Un morceau d'ouverture virtuose, et ce n'est que le tout début !

Comme toujours chez Nabe, son texte peut se lire d'une seule traite. Qu'il écrive dix, cent ou mille pages, on n'a pas envie de s'arrêter avant la fin. Avec lui, on ne peut pas s'ennuyer, car il va toujours à l'essentiel. Il n'écrit jamais un mot de trop, un peu comme Miles Davis qui disait qu'il n'y a qu'une note à jouer, la bonne. Essayez un de ses livres, vous ne trouverez jamais de longueurs, ces "tunnels" que n'évitent pas toujours de grands écrivains. On ne trouvera jamais cela chez Nabe : s'il écrit, c'est qu'il a quelque chose à dire. Principe élémentaire oublié par 99% de ceux qui publient aujourd'hui, qui nous infligent des romans de trois cents pages alors que tout pourrait se réduire à trois paragraphes, pour ne pas dire trois lignes...

Nabe leur fait “hara-kiri” !

C'est vrai que j'avais de sérieuses réserves sur l'apologie que Nabe faisait de Daech dans le n°1 de sa revue mais Manu Aubazac a rappelé récemment pourquoi exactement Nabe s'était figuré en jihadiste exécutant Dieudonné, et je comprends qu'il ait tout fait pour les scandaliser, en se mettant en scène de la façon la plus obscène possible pour eux.

Cette fois, j'ai trouvé son propos parfait. Il faut dire que ce n°2 de Patience est un travail magnifique. On ne saurait dire à quel genre appartient le long texte qui compose ce numéro, La vengeance de Choron, à la fois récit des attentats du 7 janvier, chronique de la déchéance de Charlie Hebdo, satire meurtrière d'une France engoncée dans sa bien-pensance, règlement de comptes sanglant... A tout le moins, un reportage freelance complet sur toute cette affaire. Et finalement, c'est peut-être bien un western que vient d'écrire Nabe ! Le western, ce genre qu'il adore (comme il l'a démontré dans ce qui reste peut-être sa meilleure prestation télévisée à ce jour, en 1999 sur le plateau de Tapages, face à un Dieudonné médusé et un Gérard Miller qui méditera longtemps sa vengeance...)

Car quand Nabe décrit minutieusement la journée du 11-janvier, c'est du Sam Peckinpah. Et quand il raconte la dernière prise d'otage des frères Kouachi, c'est du Michael Mann, c'est-à-dire du western contemporain ! (pas sûr que Nabe prenne cela comme un compliment, alors disons plutôt Abel Ferrara !) Et en quelques pages où il nous parle du projet d'attentat contre un avion de ligne israëlien, Nabe nous fait carrément du roman d'espionnage ! Les terroristes qui venaient du chaud auraient pu faire encore pire, et finir dans un dernier coup d'éclat terrifiant. Là où le juge Trévidic se contente de glapir : "Les Kouachi n'étaient pas partis pour une opération suicide ! S'ils avaient pu, ils auraient continué à frapper", Nabe raconte tout, minutieusement : ce n'est pas du roman, tout est vrai.

La grande peur des islamophobes

Évidemment, il ne faut pas s'attendre à beaucoup de compassion pour les morts ni pour les survivants... Nabe voit avant tout dans ces attentats un juste châtiment pour l'équipe de Charlie. De plus, pour un choronien comme Nabe, qui a tellement rapporté de scènes avec le professeur dans son Journal, retranscrit tellement de ses tirades géniales et déconnantes, il est inenvisageable de pleurer sur la Mort. Pas d'apitoiement à attendre donc, mais plutôt une dénonciation de l'indécent torrent lacrymal déversé à la télévision dans les jours qui ont suivi les attentats. L'indécence n'est-elle pas d'aller de plateau en plateau pour servir aux journalistes et aux spectateurs leur dose de pleurs collectifs, à la façon de Patrick Pelloux, qui va s'étaler "de flaque en flaque" comme dans la plus minable télé-réalité ? 

De plus, la violence que Nabe exprime dans ses attaques et ses insultes, si drôles par ailleurs, n'est que bien peu de choses par rapport à la vengeance meurtrière exercée par les terroristes de la rue Nicolas-Appert. C'est aussi pour Nabe une façon de faire ressentir à tous les arabophobes médiatiques ce que cela peut faire, pour un Arabe musulman, de se voir insulté à longueur de temps, soi, sa culture et sa religion, et tout cela sans avoir le droit de protester, car la liberté d'expression, c'est sacré. Nabe nous montre d'ailleurs que par glissement successif des mots et des mentalités, "liberté d'expression" en est venu à désigner surtout le droit d'être "islamophobe", c'est-à-dire, dans les faits, d'insulter les Arabes. Car bien évidemment, pour tous les "intellectuels" qui dissertent sur le Coran à la télé, le problème, ce ne sont pas les Indonésiens ni les Ouzbeks, pourtant nombreux et très majoritairement musulmans !

Or, l'islamophobie participe d'un refus de la réalité, à savoir que c'est la politique française en Afrique et au Moyen-Orient qui est en bonne partie responsable de ces actes barbares sur notre sol. Là où l'intelligentsia médiacratique ne parle que morale et religion, Nabe resitue les faits dans leur vrai domaine : la politique. Non, les Kouachi n'étaient pas des malades mentaux mais des défenseurs lucides d'une cause pour laquelle ils étaient prêts à mourir. Ils ne voulaient pas se suicider, mais se sacrifier. Et il est vrai qu'un individu qui a trouvé une raison de vivre, de se battre et de mourir, est quelqu'un de terrifiant. Mais en nous aveuglant sur les causes de cette violence, nous ne ferons que l'aggraver. Nous continuons à fertiliser le terreau du terrorisme d'hier, d'aujourd'hui, de demain.

Pour démonter cette idéologie collective, Nabe examine les faits. Le gros morceau de la revue est un chapitre où il passe en revue toute l'histoire du journal, année par année, presque numéro par numéro depuis 1992. Dans ce chapitre, qu'il qualifie modestement de simple ébauche historique (oui, "Nabe" et "modeste" dans la même phrase !), Nabe insiste sur l'évolution politique de l'hebdo sous Val, sur la dimension politique de la haine de l'Occident pour les Arabes, et sur les motivations politiques des terroristes. 

L'écrivain nous raconte la descente de Charlie Hebdo dans l'enfer de la médiocrité, jusqu'à ce final sanglant début 2015. Mais ici, pas d'exagération, pas d'effets "littéraires, pas de recherche d'effet "pamphletaire" : Nabe n'invente rien. Il a travaillé en archiviste, un archiviste assez "dantesque" certes, mais un archiviste consciencieux.

 

Terrorisme et lutte des classes

Je dois dire que son enquête m'a permis d'ouvrir les yeux sur un fait assez simple, que j'aurais dû comprendre depuis longtemps mais que, bizarrement, personne ne souligne jamais -et surtout pas nos éditorialistes, économistes, politologues, stratèges et autres pseudo-spécialistes du Moyen-Orient abonnés à vie à C dans l'air : c'est que ce qu'on appelle de plus en plus un "choc des civilisations" n'est en fait rien d'autre que la lutte des classes ! Car que sont les drones, les missiles intercontinentaux, les avions de chasse et les bombardiers furtifs, sinon des armes de riches ? Et qu'est-ce que le terrorisme ? Une guerre de pauvres ! Et même plus, une guérilla désespérée, donc une guerre de sous-prolos... Nabe prend leur parti, comme Marx, parce que la soumission que nous leur infligeons nous soumet en retour (oui, Nabe et Marx dans la même phrase). 

D'ailleurs, comme le disait jadis Soral, à l'époque où son marxisme n'avait pas encore été totalement rongé par sa paranoïa complotiste, les pauvres travaillent généralement avec leur corps directement (prostituées, ouvriers) alors que les riches tiennent au contraire la matérialité brute du corps à distance (professeurs, graphistes, designers...). Or, avec quoi travaille le kamikaze, sinon avec son corps ! Et quoi de plus immatériel que la guerre pilotée par drones ? Comme dans le sketch de Dieudonné sur le militaire israëlien qui joue avec son joystick ("Rachel, ramène-moi des pistaches") !

Ce qu'on croit être le "choc des civilisations" n'est même pas tant la "guerre des classes" que la lutte des classes dans la guerre ! Parler de "choc des civilisations" n'est que de l'ignorance ou pire, de la dénégation. Dans les deux cas, on fait passer une question politique pour une question de fanatisme religieux ou d'incompatibilité culturelle. Alors qu'il n'y a qu'un seul monde, et que dans ce monde, certains bombardent et d'autres sont bombardés. Mais en bourrant le crâne du populo avec des menaces extrèmes, on lui rentrera dans la tête l'idée qu'il faut intensifier les attaques contre l'Etat Islamique. Donc s'attendre à des attentats encore plus meurtriers de leur part, donc bombarder préventivement etc. Une aubaine pour les juges anti-terroristes et les marchands d'armes. C'est tout bête à comprendre ! Et quand on a compris, on se dit qu'on est idiot de ne pas y avoir pensé plus tôt... A partir de là, il reste à savoir si on continue de défendre l'Occident, en assumant à la limite fièrement son adhésion à la classe des riches, ou si on essaie de se dire qu'on ne peut pas continuer à exploiter et bombarder les pauvres comme ça nous plaît.

Mais j'entends d'ici nos experts, théoriciens, penseurs et philosophes nous fait expliquer que non, non, vous comprenez, c'est compliqué, c'est bien plus compliqué que cela, c'est très compliqué... J'imagine bien le dialogue, s'il fallait leur faire avouer ce qu'ils ont derrière la tête, à tous nos experts sourcilleux...

"C'est compliqué, certes, mais c'est quoi, en gros ?

- C'est très très compliqué !...

- Mais dites, juste rapidement !

- Non, non...

- Dites la vérité !...

- Oh, c'est difficile, il faudrait remonter mille ans en arrière au moins !

- Oui mais aujourd'hui ?

- C'est très complexe, avec toutes ces ethnies, ces nationalités, ces religions...

- Mais en gros ?

- Ah, vous me pressez !

- Juste l'essentiel !

- C'est l'Occident chrétien contre l'Islam, voilà ! La guerre à mort contre les islamo-nazis bougnoules ! La Croisade !"

 

Dans l'enfer de Charlie Hebdo

Au fond, Nabe raconte une tragédie provoquée par la bêtise et l'ignorance de caricaturistes sans talent, immatures politiquement qui, se sentant protégés par la liberté d'expression (et par la police, le comble pour des gauchistes !), ont cru pouvoir insulter impunément les Arabes, comme si, parce qu'on n'avait pas le droit de s'attaquer à des journalistes, personne n'allait le faire ! En cachant une détestation foncière des Arabes, qui n'a rien à envier à celle de l'extrême-droite, derrière le bouclier de la démocratie et de la liberté, ils ont usé et abusé de celles-ci. Pire, ils ont trahi toute conviction libertaire et en sont arrivés à soutenir les puissants, les Etats-Unis, à minimiser les exactions d'Israël (en s'attaquant systématiquement aux adversaires de celui-ci) pour continuer à cracher sans retenue sur les pauvres, c'est-à-dire les Arabes, toujours représentés selon les pires clichés (des concierges en babouches, en gros), ainsi que le prouve l'enquête exhaustive menée par Nabe. Et en allant au bout de leur logique folle, ils ont provoqué en retour la colère d'extrémistes prêts à mourir pour leur cause. Contre ces barbares d'apparence civilisée qui se prennent pour les défenseurs de l'Occident éclairé, Nabe choisit le parti des damnés qui n'ont plus que le terrorisme pour se faire entendre.

Après coup, il est évidemment plus facile de repérer les signes annonciateurs du désastre. C'est le ressort de toute tragédie. Le fait est qu'à partir de 2011, Charb, Jul, Riss et les autres sont de plus en plus isolés. Même ceux qui les ont soutenus au moment de la publication des caricatures danoises (février 2006), commencent à se détourner prudemment d'eux, sentant qu'ils en font trop, que leur acharnement devient de plus en plus absurde. La couverture sur "Intouchables 2"  (septembre 2012) marque l'amorce de la dernière ligne droite fatale. Plus personne ne les trouve drôles. Sans se soucier des conneries des jeunes (Luz, Charb...) qui ont pris le contrôle du journal, les vieux continuent à faire comme si de rien n'était : Cabu ressort l'éternelle vieille rengaine des djihadistes attendant les 70 vierges du paradis, Wolinski fait du tourisme, va à l'opéra, continue ses dessins érotiques... Dès lors, l'attaque totalement inattendue des frères Kouachi sonne comme un retour de la réalité, qui entre d'un coup par la porte, armée de AK-47.

Douze mots pour des caricatures, c'est beaucoup, concède à la limite Nabe, mais on ne peut pas se montrer haineux pendant des années et des années, sans devenir à son tour haïssable. Et il est vrai que si on admettait plus clairement les torts pourtant évidents des membres de Charlie Hebdo, on n'aurait pas à choisir entre deux discours : soit dire "ils l'ont bien cherché !" soit "oh les pauvres ! de si grands humanistes qui n'avaient que de la bonté dans leurs coeurs !". Même si, globalement, Nabe penche pour la première option... Au vu de son enquête, il est difficile de lui donner tout à fait tort ; parce qu'il met le doigt sur un grave problème de notre civilisation libérale : rien ne nous fait plus horreur que la violence physique, le sang, la mort. En revanche, les insultes, le mépris, le droit de se dégrader humainement et moralement, nous nous en accomodons très bien. Chacun fait bien ce qu'il lui plaît, du moment qu'il ne gêne pas les autres ! De sorte qu'être lâche et vulgaire dans sa pensée passe pour plus défendable qu'être courageux dans la défense d'une cause que l'on croit juste. Poussée à bout, la logique du droit à l'expression en vient à accepter la mise à bas de toute morale. Notre société, si capable de se défendre et d'attaquer par les armes, ne sait rien faire pour se protéger du mal insidieux qui la ronge : l'indifférence à la vérité et à la justice, source de toute dégradation humaine aujourd'hui.

Pour comprendre à quel point Nabe a raison, il n'est que de voir le dessin récent de Riss sur l'enfant syrien (Charlie Hebdo du 9 septembre 2015), encore une caricature proprement affligeante : l'enfant est représenté mort sur la plage, au pied d'un panneau Macdo qui dit "Promo ! 2 menus enfant pour le prix d'un !" Riss a voulu jouer sur l'ironie tragique : "pas de bol, mort à deux pas de l'arrivée". Mais, outre que son dessin a l'air de dire que les réfugiés ne viennent chez nous que pour le fast-food, il est surtout frappant de constater que Riss ne sait pas utiliser les symboles ! En quoi MacDonald représenterait l'Europe ? Que vient faire la "bouffe à outrance" là-dedans ? C'est pourtant ce qu'essaie d'expliquer un autre dessinateur, Hank. Mais c'est totalement ridicule. C'est justement parce que "les yeux sont reliés au cerveau" que n'importe qui peut voir que ce dessin n'est pas drôle et à côté de la plaque, donc en la circonstance, indécent !

Nabe leur fait “hara-kiri” !

Éloges (?) funèbres

J'ai appris la tuerie alors que j'étais dans mon RER de banlieue grise. Tout de suite, j'ai été affligé par la mort de Cabu. Je me suis dit : "oh non, pas lui quand même..." Cabu était quelqu'un qui pour moi faisait partie du paysage, que j'avais pour ainsi dire toujours vu là (déjà dans le Club Dorothée...). C'était injuste qu'il meurt ainsi. Je redoutais de la part de Nabe un portrait assassin du père du grand Duduche, mais il a su finalement montrer avec une réelle équité, la force et les limites de son talent d'artiste. De même, il n'a pas hésité à montrer les faiblesses morales du personnage. Au total, il en fait un portrait cruel mais nuancé et juste, donc émouvant. C'est vrai que Cabu était un génie de la caricature, mais c'est à peu près tout. Son beauf chaque semaine dans le Canard enchaîné n'était pas drôle, en réalité. Il retardait de 30 ans, comme si on était encore sous Mitterrand, à l'époque où Renaud chantait le beauf de Cabu, justement... Mais je trouve que le dessinateur est mort sur un dernier bon dessin, qui résumait bien l'atmosphère "zemmouro-houellebecquienne" de ce janvier 2015. C'est sans doute aussi bien comme cela.

Nabe leur fait “hara-kiri” !

J'ai apprécié le portrait tout aussi contrasté de Wolinski, pour qui Nabe ne cache pas sa tendresse, mais là aussi sans rien lui passer de ses reniements. Par contre, comme on pouvait s'y attendre, les Charb, Luz et Riss en prennent plein les dents. Et cela ne fait pas de mal de voir toutes leurs saloperies étaliées, pour qu'on arrête de trop pleurer sur les vaillants défenseurs de la liberté d'expression, et qu'on voit quelle bande de pauvres types c'était ! Enfin le portrait qui pour beaucoup de gens constituera un crève-coeur, c'est celui de Cavanna, éternel con, couillon à jamais, vieillard gâteux, mort en pleine déchéance de Charlie, après avoir finalement été le principal traître de Choron, celui qui lui a tout volé, à commencer par la paternité du titre du journal.

Enfin, quelques lignes sur le conspirationnisme laissent entrevoir ce qui sera le sujet du grand livre de Nabe sur la "dissidence" (2000 pages annoncées) : l'erreur des politiques et des journalistes "mainstream" est de considérer simplement le complotisme comme une variante actuelle de l'antisémitisme. Or, pour Nabe, qui ne nie rien de la haine des juifs chez un Soral ou un Dieudonné, le vrai poison intellectuel, la vraie "maladie mentale" est le complotisme, car nombre de gens qui ne seraient en rien antisémites par ailleurs, peuvent se laisser séduire par lui. Je me demande toutefois dans quelle mesure cette distinction est tenable. Car je ne crois pas qu'on soit antisémite sans croire plus ou moins au complot des juifs, et quand on est conspirationniste, le complot est toujours au bout du compte celui des juifs... Mais il est encore trop tôt pour entrevoir autre chose que quelques grandes lignes de ce thème, que le gigantesque pamphlet anti-"dissidence" exposera complètement, en une apothéose qui promet d'être apocalyptique pour Soral et toute sa clique d'escrocs ! Espérons donc qu'il parvienne à financer ce projet démesuré, cette super-production littéraire ! Malgré le fait qu'il soit de plus en plus lâché par le milieu médiatique, qui par exemple ne parlera jamais de sa dernière exposition (Paris, 5ème), dans la galerie qu'il a magnifiquement signée de son nom. (Signer sa galerie comme on signe une oeuvre, un geste superbe !... Et je n'ose imaginer la tête de certains s'ils croisent ce nom tant honni de Nabe, en lettres d'or, en plein Paris ! De quoi tomber raide mort !)

Nabe leur fait “hara-kiri” !

La "salegossitude" de Nabe

Aujourd'hui, plus que jamais, Nabe est victime de sa réputation médiatique : beaucoup de gens le prennent pour un écrivain germano-pratin parfaitement intégré dans le milieu (le "Milieu", comme il aime dire), mais la vérité est qu'il semble plus isolé que jamais de la nomenklatura culturo-médiatique. Il ne s'en plaint pas, du reste. D'ailleurs, dans les médias, à l'heure où j'écris, qui a parlé de sa revue ? Guillaume Basquin sur MédiapartFabrice Pastre sur Philitt. Avec l'article de Rounga et celui-ci [refusé !] sur Agoravox (ce repaire de complotistes !), cela fera quatre, en tout et pour tout.

Tant pis pour ceux qui n'en entendront jamais parler. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent. Jamais le style de Nabe n'a paru si naturel, si parlé, et n'a si peu senti l'artifice, l'afféterie. Son écriture me fait penser au dernier roman de Simenon, Les Innocents (1972) (qui l'a lu ?), où après quarante ans de travail, l'auteur atteint enfin le but qu'il s'était fixé depuis le début : ne plus écrire, se passer de toute "littérature" et simplement s'exprimer grâce aux mots. Et il était logique que Simenon arrête après, tandis que Nabe n'a pas encore tout dit. Et je crois qu'il y a chez Nabe l'ambition d'atteindre, sous des formes inattendues (journal, roman, revue) à une sorte d'art total, creuset dans lequel il viendrait fondre toute une époque. Il se fait chroniqueur travaillant, par la fiction ou par le reportage, sur la réalité d'une époque. Comme le dit bien Rounga, tout le chapitre sur l'historique de Charlie Hebdo est fait de "41 pages vides d'illustrations, Nabe décrivant les dessins qu'il commente sans les faire montrer. On note le procédé artistique que Nabe affectionne, consistant à faire passer dans l’écriture une œuvre initialement présente sur un autre support, pictural ici". En revanche, Nabe ne s'est pas privé de faire des montages tantôt choquants, tantôt hilarants, souvent les deux à la fois, comme la partouze des intellectuels islamophobes. (Au passage, je suis content de voir que le photomontage monstrueux sur Caroline Fourest, qui traînait depuis trop longtemps, a enfin pu trouver sa place dans ce magazine !). Comme tous les grands écrivains, Nabe va fouiller jusqu'au plus profond de l'âme de ses contemporains, pour en extraire leur souffrance, leur misère et leur grandeur, et pour amener chacun à se voir comme il ne s'est jamais vu. Pour cela, il travaille sur l'actualité, pour laquelle tout le monde se passionne, mais de la façon la plus paresseuse possible, en ne la voyant en quelque sorte qu'à travers une vitre floue, alors que Nabe lui cherche à briser cette vitre. Gare aux courants d'air ! Il veut nous sortir de "l'hypnose médiatique", d'autant plus insidieuse que l'afflux d'informations donne l'impression d'être au courant "en temps réel". Mais il se pourrait bien que le "temps réel" soit celui de l'écrivain, pas celui, mutilé, des chaînes d'info en continu.

 

La justice et les bourreaux

Pour Nabe, tous les moyens littéraires et artistiques sont bons, dans la mesure comme dans l'extrême. Et c'est vrai, il en fait trop... Oui, sa colère est excessive, oui ses insultes peuvent être odieuses, oui ses attaques sont parfois cruelles, abominables même, oui les portraits qu'il fait de ses ennemis sont monstrueux, scatologiques, pornographiques ; oui il a recours aux pires procédés attaques en-dessous de la ceinture "dignes de l'extrême-droite" et "des heures les plus sombres de notre histoire" (comme on dit). Mais quoi qu'on pourrait toujours le défendre en disant qu'au moins, il est drôle et il a du talent (tout ce qui manquait à Charlie Hebdo !) et qu'il a le "droit" parce que c'est de la littérature et que c'est le rôle de se se montrer transgressif etc., je crois que ce serait une façon de le renvoyer à l'insignifiance de l'extrémisme gratuit. Ce serait en fait passer à côté de l'essentiel. A savoir qu'au fond, tout ce qu'il dit, il le dit au nom de la vérité et de la justice -deux termes pratiquement injurieux, synonymes quasiment de fanatisme à notre époque si relativiste. Mais Nabe exprime, encore et toujours, cette exigence de justice sur laquelle il n'a jamais fait la moindre concession ; d'une volonté de punir les méchants et d'ouvrir les yeux aux aveugles.

Et il ne suffit pas non plus de dire qu'il est cohérent, car on peut tout à fait, à la limite, être cohérent dans l'erreur, la connerie et la lâcheté. Or, lui est cohérent dans son combat pour la vérité. Et ce combat -il le prouve une fois de plus- il le gagne ! Oui, il le gagne à chaque ligne, en disant sur tous les protagonistes liés de près ou de loin à cette affaire (sur les frères Kouachi, sur Coulibaly, sur la police, sur Dieudonné, sur Houellebecq...), les quelques vérités élémentaires qui devraient former la base de tout article à ce sujet, mais que personne ne sait exprimer. On ne peut que le croire quand il dit que les autres ne bossent pas, ni les journalistes, ni les services de renseignement, qui ne comprennent tout simplement pas qui sont ces "terroristes" ni ce qu'est le complotisme. Et c'est vrai, Nabe s'est mis dans la peau des assassins. Son article pourrait pratiquement s'intituler "Je suis Kouachi". Ce serait purement et simplement de l'apologie du terrorisme. Pour les comprendre, il doit montrer en quoi leurs actes sont justifiés. Le plus grand risque dans ces cas-là, bien sûr est de brouiller la frontière entre les bourreaux et les victimes, comme si dans l'extrême, les deux devenaient indiscernables. Comme le dit Adorno (Notes sur la littérature) : « Il en résulte parfois une métaphysique trouble qui va peut-être jusqu'à approuver l'horreur maquillée en situation-limite dans la mesure où elle y apparaît comme l'authentique de l'humain. Dans cette atmosphère de confort existentiel, la différence entre les victimes et les bourreaux devient floue, parce que les uns et les autres seraient exposés de la même manière au risque du néant; mais en général, il faut bien reconnaître que ce sont les bourreaux qui s'en portent le mieux ».

Or, les gens de Charlie Hebdo étaient cons, méchants, détestables autant qu'on voudra, aussi laids que leurs caricatures même si l'on veut !, mais ils n'étaient pas des bourreaux. Ce qui sauve Nabe tout de même, c'est de vouloir, malgré tout, sauver ses contemporains et de leur ouvrir les yeux, même s'il doit pour cela se taper le sale boulot ingrat de plonger dans l'enfer de l'époque... C'est parce qu'il reste altruiste (Nabe et altruiste dans la même phrase...) qu'il ne s'enferme pas dans une mentalité sectaire. A comparer avec les "dissidents", incapables de voir au-delà de leurs petites personnes, et qui se sentent menacés par tout ce qui est différent d'eux. 

 

Sale gosse contre Logos !

Comme on se disait un soir au Petit Journal, entre fans, si lui cède, c'est vraiment la fin... Mais cela ne risque pas d'arriver, car on sent que Nabe est emporté par quelque chose qui le dépasse, mais qu'il maîtrise de mieux en mieux : l'exigence de libérer la réalité par l'art. Or, cela n'en fait pas un gourou, parce qu'il ne vend pas de la pseudo-pensée frelatée pour s'envoyer du Subutex dans un loft de Saint-Germain-des-Prés, tout en méprisant les untermenschen du tertiaire coincés dans les embouteillages sur le périph' ! Nabe dit ce qu'il a à dire et c'est tout, mais il croit que la parole peut libérer les hommes. Encore une fois, comparez avec Soral pour qui, typiquement, tout est foutu : on peut juste attendre la fin du monde en consommant chez Kontre-Kulture et en se bourrant le crâne de sa logorrhée indigeste. S'enfoncer dans la psychose pour oublier que le "sionisme" nous domine un peu plus chaque jour. Et sans même parler du "virtuose du Logos" vissé sur son canapé rouge (2600€ aux enchères le canapé, tout de même !), il y en a tellement de "faibles", comme dit Nabe, qui ont arrêté de voir les choses en face (si jamais ça leur est déjà arrivé), qui ont rangé leurs couilles aux vestiaires, que l'acharnement de Nabe est d'autant plus admirable... Lui ne lâche rien ! C'est ça qui est beau... Il n'a tout simplement pas cessé de croire que l'art est révolutionnaire.

Et j'ai trouvé, je dois dire, profondément émouvant de retrouver dans ces pages, surtout les dernières, la même voix, la même colère, le même enthousiasme et le même courage que dans son premier livre, Au Régal des vermines. Émouvant parce qu'au fond, Nabe, en trente ans (1985-2015) n'a rien lâché, rien abandonné, rien concédé au conformisme, à la lassitude ni au découragement, ces signes annonciateurs de la vieillesse. A 27 comme à 57 ans, il est toujours le même. C'est lui, c'est bien, c'est toujours lui, intact dans la colère comme dans l'amour, fidèle, dirait Bernanos, à l'enfant qu'il a été, qui chaque jour s'indigne de l'injustice comme s'il la découvrait pour la première fois.

Allez, j'arrête là -je ne vais pas faire mon Patrick Pelloux ! Donc, je termine : Patience n°2, c'est le dernier Hara-Kiri, celui qu'il fallait sortir pour venger Choron, enterrer Charlie Hebdo et réveiller les consciences.

Nabe leur fait “hara-kiri” !