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La patience et la rage

La patience et la rage

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Salle d'attente

Salle d'attente

Salle d'attente

Il est cinq heures de l'après-midi et la galerie a ouvert il n'y a pas longtemps. Le creux de la journée touche à sa fin. Trois personnes sont assises sagement en train de lire. On ne peut pas dire que le silence qui règne soit religieux car il n'a rien d'imposant. On penserait éventuellement au silence d'une bibliothèque mais à proprement parler, l'endroit n'est pas studieux. Les gens ne sont pas désoeuvrés, mais pas vraiment occupés non plus. On se croirait en fait dans une salle d'attente. Seulement, il n'y a pas d'autre pièce où aller ni rien à attendre. 

 

Personne n'est contraint de venir, et quoique nous soyons certainement en train de patienter avant la sortie du prochain livre, il n'y a pas de nervosité dans l'air, juste des gens qui sont là et qui sont venus pour le plaisir. Il ne se passe rien et c'est très bien comme cela.

D'un moment à l'autre, on s'attendrait à voir une porte s'ouvrir sans bruit, une secrétaire introduire un client et lui dire : "Prenez une revue, le médecin va bientôt vous recevoir". Il serait comique de voir Nabe descendre l'escalier et appeler le patient suivant. D'autant qu'on se demande bien pour quel genre de consultation ce serait... "Je vais écouter votre coeur, inspirez, dites trente-trois..."  Le fait est que Nabe se sert de la salle à l'étage pour travailler. Il termine des peintures ou finit des chapitres. C'est donc en quelque sorte une salle d'accouchement (ou d'autopsie ?). "Le docteur en a pour dix minutes et il descend s'occuper de vous". 

 

L'étagère près de l'entrée, où se trouvent comme d'habitude les derniers numéros de la revue et d'autres livres de l'auteur, a été rempli d'autres livres appartenant à Nabe. La plupart ne suprennent pas : beaucoup d'ouvrages sur la conquête du far-west et la vie des Indiens d'Amérique, ainsi que des livres consacrés aux photographies des Noubas par Leni Riefenstahl. Après avoir aimé et participé aux mises en scène grandioses des nazis, la cinéaste est passée de la race aryenne à la race noire, et elle est partie découvrir ces tribus jamais étudiées, ces hommes avec lesquels selon Nabe elle a autant baisé qu'avec les dignitaires du troisième Reich...

Plus surprenant, un épais volume bleu, une encyclopédie des poissons exotiques, avec des descriptions scientifiques précises, les noms en latin et de très nombreuses illustrations. J'admets qu'il y a un certain snobisme, quand on a tous les livres auto-édités de Nabe à disposition, et qu'il y a toute une nouvelle exposition à regarder, dans le fait de feuilleter plutôt un ouvrage sur les poissons ! Nabe nous apprend toutefois que Léni Riefenstahl, après sa période nazie et sa période nouba, a fini par des documentaires magnifiques sur les fonds marins, les coraux et les poissons exotiques. On peut bien sûr imaginer sur ce qu'elle pouvait espérer des espadons, et de la façon dont ceux-ci pouvaient lever droit la nageoire pour la saluer...

Les passionnés de pisciculture pourront en tous les cas trouver facilement ce volume, puisque désormais, il trône fièrement sur la table blanche, sous les toiles du Christ. Et puisqu'il y a une ambiance de salle d'attente, on peut penser que ce livre aura le même effet apaisant que les aquariums dans les cliniques. Notons également, pour approfondir la logique de tout cela et parler aux catholiques présents, que le poisson est le symbole et l'acrostiche du Christ. Et Saint-Augustin (Cité de Dieu, XVIII, 23) écrit qu'Ichthus en grec est le « nom mystique du Sauveur, parce que lui seul a pu demeurer vivant, c’est-à-dire exempt de péché, au milieu des abîmes de notre mortalité, semblables aux profondeurs de la mer ».

 

*

 

Avant de venir, je n'avais pas consulté le catalogue en ligne, pour me laisser la surprise de découvrir sur place les trente-trois portraits du Christ. Un vieux connaisseur en peinture, déposé ici par Hélène Nougaro comme on se fait déposer chez le médecin, connaisseur qui a bien connu Pignon et Picasso et qui baise les mains de l'artiste en rentrant, remarquera que notre auteur peint dans un style "presque naïf". Mais presque seulement, d'une façon faussement naïve, note Nabe. Et tout sauf naïve quant à la composition ; et peut-être profondément et suffisamment naïve pour parvenir à saisir les traits des personnages dans leur vie propre. Nabe ajoutera les peintres expressionnistes. Et c'est évidemment un art incroyable de peindre -avec la même minutie qu'on mettrait à faire le portrait du Che, de Bud Powell ou de Sacha Guitry - quelqu'un dont on ne connaît pas le visage...

 

L'artiste présente ici trente-trois réalisations différentes, trente-trois interprétations d'un même thème. Christ Pantocrator à la façon des icônes byzantines ; Christ portant la croix aux tâches de sang pointillistes ; Christ en noir et blanc peint avec un mauvais pinceau qui fait presque de ce tableau à l'encre de chine une eau-forte ; Christ à la couronne verte et à la peau bleue pour mieux faire ressortir ses larmes de sang rouge... Un autre, surprenant, aux cheveux argentés, comme s'Il pouvait être un homme âgé, ou qu'il avait vieilli en réalisant d'un coup toute la misère du monde. Un Christ adolescent, sujet rarement peint, mais qui montre de la part de Nabe une grande connaissance de l'iconographie... D'aucuns y voient l'influence de Corrège (Des recherches sont en cours sur la page Facebook "On achève bien les conspis")... Certains de ces Christ sont peints directement à l'aquarelle sur papier, d'autres au feutre tempo, dont des crucifixions sans croix. Les couleurs sont toujours surprenantes et en même temps évidentes, comme si à chaque fois, il était parfaitement logique, et jamais fantaisiste, de les employer. Il serait vraiment hors de propos de dire que c'est rigolo d'avoir peint un Jésus à la peau jaune ou avec des cheveux roux, que c'est pour faire original, décalé... Non, tout cela est à l'évidence consciemment choisi mais pas pour surprendre en ce sens-là, comme s'il fallait juste renouveler le genre. Ainsi, ce Christ à la couronne d'épine noire, cet enfant à l'auréole noire ; celui-là, encore plus fort, avec un Sacré-Coeur noir d'où jaillit un immense rayon. En voyant ce noir, je me dis qu'il remplace le doré qu'on s'attendrait à voir, comme dans un Fra Angelico, et qu'il fait ressortir ces éléments d'une façon imprévue : il les sacralise par ce renversement de l'or en noirceur. De même, peut-être avec ce Christ qui verse une grosse larme blanche... Pour Nabe, qui spontanément interprète ses peintures, alors même qu'il admet sur le moment ne pas du tout y penser, cette noirceur du Sacré-Coeur est la noirceur du monde lui-même, que le Christ a pris en lui et qu'il fait rejaillir en une pure lumière. L'artiste est le premier et le meilleur spectateur de son oeuvre. Le plus saisissant de ces portraits, selon moi, est peut-être celui qui nous bénit en levant la main, en nous regardant avec son unique oeil bleu, d'un bleu si intense qu'il pénètre directement dans l'âme.

 

*

 

La vérité est que, même si le lieu est censé être une galerie, on ne sait pas très bien où l'on est. Après tout, au fronton il n'y a que le nom de l'artiste d'écrit ; rien ne dit que ce soit bien une galerie. Nous sommes donc dans un lieu vivant même quand il ne se passe apparemment rien, au point qu'on s'y sent délivré de toute urgence et très loin de tout. On serait presque dans l'antichambre de Saint-Pierre, à attendre de savoir si on va monter à l'étage ou descendre à la cave... 

David Vesper s'est remis aux vidéos. Il termine le montage du film de vendredi denier, qui servira aussi de teaser pour les prochaines vidéos. Nabe a eu l'idée de prendre le contre-pied des bandes-annonces habituelles, au montage trépidant et à la musique survitaminée. Au contraire, les images vont être passées au ralenti, sur l'adagio pour cordes de Samuel Barber, étirant une minute trente de film sur presque dix minutes. Nous nous serrons devant l'écran pour découvrir immédiatement ce retour de Vesper, pour ne pas dire cette résurrection, bien sûr.

 

Tout est extrêmement lent dans ce teaser. Cette lenteur étonnante laisse le temps d'apprécier les sourires, les grimaces, les gestes vulgaires et les accolades émouvantes, la présence inattendue de tous ces invités improbables. Il ne sera pas nécessaire de pratiquer des arrêts sur image pour entr'apercevoir quelqu'un, puisque dans la dilatation de ces secondes, chaque présence est décuplée. chaque regard flotte librement, chaque sourire s'épanouit en une extase, la présence de tous devient lumineuse. C'est comme si nous découvrions, avec un avant-goût d'éternité, les dernières images de gens morts récemment. Le ralentissement distord le temps et le renverse d'une façon étonnamment mystique. Leïla est émerveillée de l'effet produit. Yacine voit là-dedans une apothéose, pour Nabe et pour ses lecteurs ; et c'est vrai que tous sont protégés des détracteurs et des dénigreurs. Les critiques ne pourront rien contre ces figures baignés de lumière, impassibles dans une joie radieuse. Car l'impression d'apesanteur fait ressortir le sentiment de délivrance du temps et de l'espace, et en les contemplant, on peut se sentir comme eux, baignant dans un aquarium heureux.

Nabe, Aquarium 2, aquarelle, 1987

Nabe, Aquarium 2, aquarelle, 1987