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La patience et la rage

La patience et la rage

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Ils ont craqué leur slip !

Ils ont craqué leur slip !

Ils ont craqué leur slip !

Dans un coin de la pièce, sous un plafonnier cassé, un carton marqué "oeuvres d'art" : dedans, les vieux vêtements vendus à des prix dérisoires par Nabe lors de sa dernière exposition, que les acheteurs ne sont pas venus chercher et qui restent entassés là. 

L'occasion d'apprécier une nouvelle fois l'humour ravageur d'un artiste qui a su trouver un bon moyen d'exprimer sa situation et de prendre au piège l'hypocrisie de ses "fans". Car il fallait être à la fois pingre et franchement lourd d'esprit pour venir acheter ces vieilles fripes. A la toute limite, pleurer de compassion devant cette vente misérable, même pas digne d'Emmaüs, aurait prouvé un minimum de sensibilité, mais c'est tout de même bien mal connaître Nabe de croire qu'il cherche à faire pitié aux gens... 

S'il avait vraiment voulu faire cette vente désespérée pour se sortir de sa mouise actuelle, aurait-il vendu ses vestes, ses cravates ou ses slips à un ou deux euros ?... Aurait-il vraiment mis de tels prix s'il était au bout du rouleau ? Si encore il avait tenté de vendre chaque article à quelques centaines d'euros, on aurait pu y voir une demande urgente de soutien financier, à quelques semaines de la sortie de son livre !  Mais non, il y en avait au total pour moins de soixante euros ! On ne peut tout de même pas l'accuser de vendre très cher de la camelote ! On peut éventuellement penser que revendre 50 centimes une cravate qu'on lui a offerte, c'est trop cher. Mais il y gagne moins que les gens qui revendent leurs cadeaux sur Price Minister les lendemains de fête !

Donc ce n'est pas Nabe qui se fout du monde en vendant n'importe quoi, ce sont ses acheteurs qui se foutent de lui ! Quand il propose, comme il le fait continûment depuis des mois, de merveilleux tableaux, presque personne ne se déplace ; mais quand il s'agit d'anciens vêtements, là tout part quasiment dans la journée ! Quand on peut venir à la galerie faire les soldes comme à la Halles aux chaussures de Barbès, là il y a du monde ! Pas étonnant après cela que Nabe ouvre une page Facebook pour la fermer le lendemain par ces mots : "merci et allez vous faire foutre !" 

Alors que le descriptif des vêtements était à lui seul une blague... "Slip de contention, état critique", "lunettes cassées de l'époque Oui/Non"... Or, c'était bien la seule chose à faire : en rire ! Que va-t-il faire, ce fan qui va porter le pull bleu informe de la vidéo de 2012 "le complotisme est une maladie mentale" ? Il va se rejouer la scène tout seul dans sa chambre devant sa glace, comme le personnage de Robert De Niro dans La Valse des pantins ? 

 

*

 

C'était une fausse exposition dans laquelle il ne fallait surtout rien acheter (même pour rire, surtout pas pour rire car c'est justement ça qui n'était pas drôle, car c'était céder au mauvais goût du second degré), mais qui plus est, cette exposition était manifestement un traquenard pour débusquer le mauvais goût et la ringardise des "fidèles", des "passionnés", des "fans", des "groupies" et de tous ceux qui ne viennent à leur écrivain que pour s'arracher ses haillons, tout comme ils prennent des lambeaux de son oeuvre pour recréer leur petit Nabe à eux (le jazz mais pas la politique, les femmes mais pas la religion, les soirées parisiennes mais pas l'Irak...), sans voir la cohérence globale dont est tissée l'oeuvre, comme ils attendent sa mort pour se disputer des morceaux de sa dépouille artistique !

Pour eux, tout de Nabe doit disparaître ! Disparaître pièce par pièce, alors que cette fausse braderie était une belle porte d'entrée dans une oeuvre qui pourtant déborde de vêtements comme une malle de voyageur :  le chapitre sur l'élégance dans le Régal, le court texte sur la chaussure dans Zigzags, les objets fétiches des écrivains dans le Bonheur, puis la clochardisation du narrateur dans Alain Zannini, qui fait peur dans le square aux mères qui viennent avec leurs enfants... Voilà ce qui serait à explorer : la gigantesque Samaritaine de l'oeuvre de notre bon Samaritain qui panse les plaies des autres alors qu'il se prend tous les coups... (Et qui va bientôt mettre en caleçon tous les "dissidents" !...). 

Et la façon qu'il a eu de s'habiller, à chaque fois qu'il passait à la télé, dans les habits du personnage de son livre : l'écrivain "collabo" du Régal chez Pivot, la saharienne de Printemps de feu etc. Durant toute la période où il vient défendre médiatiquement son livre, il est dans le rôle, comme Depardieu qui était Cyrano tout le temps du tournage du film. Evidemment, on peut céder à une passion fétichiste et vouloir acquérir ces restes de costume, mais il est tout de même lamentable de ne se réveiller que pour cela. 

 

Car contrairement aux artistes contemporains post-warholiens, qui tournent en dérision le système marchand tout en sachant parfaitement en profiter, Nabe vend ses vêtements usés pour attirer l'attention sur son oeuvre véritable, oeuvre qui elle-même conduit le lecteur vers les grands artistes de tous les arts et de tous les temps... C'est dire qu'avec Nabe, l'art contemporain reconduit in fine à l'art moderne éternel.

 

*

 

Il y avait encore dans cette farce une mise en scène de son dandysme personnel, très anti-dandy (donc encore plus dandy), son élégance soignée et relâchée, son je-m'en-foutisme étudié et en fait vraiment je-m'en-foutiste ! Et sa façon d'être plus élégant que les "hommes de lettres" les mieux habillés quand il est plus mal habillé que les vieux germanopratins faussements mal habillés ! 

Sans parler de la dimension anarchiste de tout cela, puisqu'aucun des vêtements de Nabe ne lui appartient : il prend tout à Marcel et à Alexandre ! Et c'est un sujet de méditation quasi-théologique au passage : être fait des morceaux du fils et du père... On prétend qu'au Moyen-Âge, les docteurs de l'Eglise dissertaient sérieusement de savoir si les habits du Christ lui appartenaient. Mais au moins, avec Nabe, c'est clair que non ! 

Et finissons par noter la dimension métaphysique de tout cela : en vendant de son vivant ses vêtements, outre qu'il satisfait le fétichisme inavouable de certains fans qui croient s'approprier une partie de l'âme de l'écrivain en acquérant son peignoir d'hôtel, Nabe joue encore une fois à vivre sa postérité de son vivant en voyant comment certains pourront se comporter après sa mort. Car hélas certains fans passionnés au mauvais sens du terme ne craquent leur slip que les jours où "leur" auteur ne peint plus, en attendant le jour où il ne pourra plus écrire...