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La patience et la rage

La patience et la rage

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Le chant du cygne

Le chant du cygne

Texte d'abord publié sur feu www.alainzannini.com, sur le concert d'Ornette Coleman (1930-2015) à la Villette, le 2 septembre 2009.

  • Ornette Coleman, saxophone, violon
  • Al Mac Dowell, basse
  • Tony Falanga, contrebasse
  • Denardo Coleman, batterie
Le chant du cygne

« and everything will be as it should be »

Albert Ayler

 

*

 

- Alors, c’était comment ?
- C'était tout simplement très bien. Très beau concert. Salle comble. La grande salle de la Villette devait être remplie, à vue de nez, d’un millier de personnes. Plusieurs moments de grâce, par un grand artiste, entièrement maître de sa musique, inventif, lyrique, drôle, émouvant... Pour le rappel, une grande partie du public au pied de la scène. Il a joué un morceau magnifique, très célèbre, dont je vais bientôt retrouver le nom. J’ai retenu l’air mais pas le titre, pourtant c'est un des plus célèbres... En attendant, je vais me réécouter Something Else !!!! C’est son premier album à Ornette, très énigmatique, un peu comme un tableau de Paul Klee. Il y a un code secret à y saisir... 
- Et ce soir à la Villette ?
- Non, ce soir, Ornette n’avait plus de secrets pour personne. Il a passé l’âge. Il a tout « décodé ». Sa musique coule, comme un torrent de montagne. Tout est limpide dès le début. Ce n’est plus « quelque chose de nouveau » ou « la forme du jazz à venir » (« the shape of jazz to come »). C’était un condensé de ce que c’est et ce que ça a été, pour lui, la musique. Un pot-pourri de ses talents, au saxo, à la trompette, au violon (qu’il utilise presque comme une percussion !).
- Ornette, c’est quelqu’un qui se veut élégant. Il était habillé comment ?
- Costume violet, (comme le Joker !) C’est son côté fantasque. A côté de ça, droit, noble, concentré, sans une note de trop. Et au rappel, la moitié de la salle est descendue au pied de la scène. Des dizaines et des dizaines de gens, admiratifs, et rendus beaux par leur admiration. Ornette Coleman a été très élégant, oui, à la fin, à nous serrer la main et à signer des autographes. Un vieux et grand monsieur, humble, qui s'excuserait presque d'être vieux -de ne plus avoir la fougue des grandes années, d'être une légende, d'avoir tous ces gens devant lui, comme s'il nous disait qu'il ne le mérite pas, ou qu'il ne faudrait pas ainsi le statufier de son vivant (parce que c'est déjà un peu l'enterrer).
- Ornette est rattrapé par le passé… Et il a joué comment ?
- Il n'a pas essayé de jouer excessivement free. C'est vrai que si on réécoute Free Jazz, c'est un album qui a vieilli. Trop marqué par son époque certainement. C'était libératoire à l'époque, mais aujourd'hui, on peut plus difficilement le ressentir ainsi. Il avait un album, Tomorrow is the question et d’autres, qui évoquent l’avenir à répétition. Mais demain, ça y est, on y est aujourd’hui. La question, c’est aujourd’hui.
- Il y a un passage du journal où Nabe dit, dans les années 80, qu’Ornette a vieilli, qu’il joue du rock, que c’est binaire…
- En fait, je pourrais dire qu'Ornette a joué à la Villette comme Nabe lui « conseille » de le faire. Il a swingué, comme s’il sortait des années 30. Il a pris le meilleur de son swing et du blues qui imprègne profondément sa musique, et c'est ça qu'il a joué. C'est ce qu'il fait de mieux. On a entendu par moment ce « free-jazz binarisé » dont parle Nabe et ce n'était pas le mieux. Pendant le concert, j'ai d'ailleurs pensé à un de mes aphorismes préférés de notre auteur, dans Chacun mes goûts : « tous les révolutionnaires envient les classiques -Nietzsche, Céline, Picasso.» (de mémoire) Là, je dirais qu’il enviait Charlie Parker, bien sûr, qu’il voulait jouer d’une façon parkerienne. Il voulait nous montrer sa volière d’oiseaux fous.
- Tu fais toute ta vie des efforts pour être à la pointe de l’avant-garde, pour expérimenter, et à la fin, ce que tu fais de mieux est d’en revenir aux maîtres.
- Oui. Cela dit, les maîtres ne sont jamais datés ; ce qui est jazz ne vieillit pas, alors que ce qui est strictement rock semble bien souvent mort d’avance (à moins d’y insuffler plus)… Là, j'ai entendu un Ornette Coleman dans un équilibre parfait entre cette tendance free et un son plus harmonieux, qui ne recherche pas la discordance ou le son écorché vif à tout prix pour faire novateur. Bref, j'ai entendu un révolutionnaire qui a si bien développé son art qu'il peut devenir un classique. C'était une musique vivace, dynamique, rapide, avec quelques instants sublimes, aériens. Des moments de grâce ; c’est ça qu’ils cherchent tous : de longues recherches pour quelques instants de grâce.
- Dans la grâce, on se sent comme en apesanteur, avant de retomber. On est propulsé dans un monde de pure émotion.
- Voilà. Surtout le rappel, c'était beau comme du Johnny Hodges (pour donner une idée). Bref, Ornette n'a plus à nous prouver qu'il a bouleversé le jazz. Il joue, il joue sa musique, entièrement libre. Cela ressemble à un chant du cygne (rapprochement à faire entre la forme du saxo alto et celle du cygne, mais je ne me lancerais pas dans cette métaphore).
- Le vilain petit canard du jazz, Ornette Coleman (qui faisait scandale à ses débuts en jouant dans un instrument en plastique) est devenu un grand cygne noir. Il peut par son chant rejoindre les plus grands. Mais c’est aussi qu’il se fait vieux… Il est à un moment où chaque note, chaque concert est peut-être un adieu…
- Mais je crois que Nabe l'a bien dit (et avant lui, c'est ce qu'aurait dit Spinoza) : même si l'artiste meurt, son œuvre reste, et c'est ça qui compte, c’est ce qui est éternel. L'homme meurt, l'œuvre vit après lui.
- C’est vrai que c'est le pouvoir résurrectionnel des corps qui intéresse Nabe : dans la musique, à chaque note, la vie ressuscite.
- Oui. Mais tu avais raison : le plaisir de voir une légende de son âge est gâté par l’amertume : et si c’était le dernier ?… Alors, je crois que ce que l'on doit retenir, c'est la chance formidable de voir ces artistes géniaux, qui nous offrent des moments tout simplement uniques, car eux seuls sont capables de jouer cette musique-là. Et tant qu'ils sont sur scène, ce qu'on entend, c'est une éternelle vivacité qui n'en finit pas de revenir, note après note, c'est la joie de jouer, intarissable, inépuisable. C'est ce swing de Sonny Rollins sur Saint-Thomas et qui se retrouve sans cesse dans ses concerts, qui en est la pulsation première, fondamentale, comme s’il ne jouait que des variations sur ce thème.
- Tiens, l'autre fois, je voyais Ahmad Jamal à la télé, juste avant un concert : il disait, rieur, que Louis Armstrong, Charlie Parker et les autres étaient là-haut, mais que leur esprit serait dans la salle ce soir, et que ce qui compterait, ce serait ce qui se passe à ce moment-là.
- Un artiste, c'est bien quelqu'un qui nous séduit en faveur de la vie, non ? Alors oui, Ornette a l’âge pour le chant du cygne, mais c’est un cygne qui nous dit qu’il est né, qu’il a vécu, qu’il a chanté. Et il ne chante plus que les notes qui resteront après lui. A côté de cela, la mort semble bien peu de choses.