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La patience et la rage

La patience et la rage

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L'art instantané

L'art instantané

"Le philosophe", 2016

"Le philosophe", 2016

Sa journée de travail tout juste finie, Nabe se transforme en guide pour présenter les nouvelles peintures de sa galerie, une série de statues grecques. Ces oeuvres n'ont même pas quinze jours et il les accroche au fur et à mesure qu'elles sortent de son atelier, remplaçant une à une celles déjà exposées.

Idéalement, il aimerait en réaliser une le matin, l'encadrer l'après-midi et la vendre le soir. Directement du producteur à l'acheteur, une sorte d'AMAP artistique ! On imagine le client repartir avec sa toile, la peinture encore fraîche... Là où l'artiste maudit ne vend rien de son vivant, ou très peu, et seulement s'il reçoit l'aide d'un "mécène" toujours improbable (et intéressé), l'artiste bénit parvient lui-même à vendre ses oeuvres, et pour ainsi dire tout de suite ! En quoi il est encore bien supérieur de l'artiste qui a du succès mais qui doit passer par toutes sortes d'intermédiaire (agent, directeur de galerie, journalistes...) qui vont prendre leur part sur la vente. La bénédiction, c'est que l'oeuvre sorte tout de suite de la tête et parte aussi vite dans les bras de l'acheteur ! 

Nabe a peint cette fois des statues grecques, certaines en pied ou d'autres simplement des bustes qu'il a eu l'idée de représenter cassées, le nez ou l'oreille cassés, comme de "vraies" pièces de musées. Mais il les a peintes directement cassées ! Ainsi, dans un portrait de profil sans nez, il n'a pas d'abord peint le visage entier avant d'effacer le nez avec la couleur du fond, non il a directement dessiné le visage sans appendice nasal ! De même, cet athlète dont on ne sait pas s'il est un discobole, un lutteur ou un coureur, à qui il manque un bras. Ou cet étonnant coureur unijambiste ! On est aux jeux paralympiques d'Athènes !

Je note aussi un petit format de l'acropole, avec deux morceaux de temple sur un fond nocturne et une belle lune grise. Nabe a rendu la texture de certaines statues avec des points noirs, grâce à une technique nouvelle... et secrète ! Spontanément, j'aurais cru à du dripping, mais il n'aurait pas pu éclabousser de gouttes de peintures seulement le corps. Il a laissé blanche la peau de certains portraits, alors qu'il a au contraire beaucoup travaillé la textures d'autres bustes. Il y a quelque chose d'assez étourdissant à se dire que ces peintures représentent des statues (imaginaires) qui elles-mêmes sont censées représentées quelqu'un ! Là encore, on voit un intéressant procédé de transposition d'un art sur l'autre, et de travail sur le visage et le corps humains. Un petit format saisissant, au Marker : deux silhouettes au fond d'une ruine, avec une perspective tout à fait expressionniste, presque un plan de cinéma. Des silhouettes "naïves" de sentinelles grecques, un surprenant buste de garçon intitulé "marbre rose surpris", un centaure sans-tête, un profil sans-nez (mais pas de sans-dents !)... De l'antique en instantané !

 

 

*

En fait, je me demanderai toujours - en étant à peu près sûr que je n'aurai jamais la réponse - ce qui se passe dans la tête d'un peintre qui fait une oeuvre. Mais cela tient sans doute au fait que je ne suis pas du tout peintre moi-même. Lorsqu'on écoute Nabe présenter ses tableaux, on s'aperçoit qu'il en est juste le premier spectateur. Mais s'il en parle si bien, c'est qu'il triche : il a en effet la chance d'être dans la tête de l'artiste ! L'oeuvre est en somme née deux fois : quand il l'a peinte et quand il l'a vue comme spectateur ! La première fois, il peint un buste, la seconde fois, il s'aperçoit que ce cou est peut-être un col roulé. Il sait assez bien ce qui se passe dans sa tête, et très bien ce qui se passe sur la toile. 

 

Ayant l'habitude d'écrire des textes, je comprends mieux Nabe quand il parle de la composition de ses propres livres. Je vois comment il structure son oeuvre, et en littérature, la composition me paraît beaucoup moins opaque. Par exemple, à mon petit niveau, je vois un peu comment j'ai commencé à faire un brouillon mental de ce texte, comment je m'efforce de mémoriser des idées importantes, comment je le rédige réellement, puis comment je réfléchis à un titre qui condensera en une expression ce que j'ai dit, comment je retire ou j'ajoute des phrases ; comment je vais l'organiser pour que l'ensemble ait un sens ; enfin quel est l'écart entre ma confuse intention de départ et le résultat final. Mais c'est peut-être aussi parce que la création en littérature est bien plus réfléchie, qu'elle nécessite de multiples relectures, tandis que la peinture telle que la pratique Nabe semble être un art du jaillissement spontané et permanent -ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas très réfléchie, mais dans l'instant ! Mais Nabe lui-même a pratiqué la littérature en direct, pour la naissance de son fils, racontée sur le moment dans un cahier dont le texte clôt Kamikaze (le kamikaze, ce guerrier de l'instant suprême...). Et L'homme qui arrêta d'écrire, étant écrit au présent, donne l'illusion que tout se passe sous nos yeux, dans l'improvisation la plus totale, alors que tout est hyper-millimétré. Mais dans la vie, idéalement, les deux ne s'opposent pas : c'est l'improvisation qui est hyper-millimétrée. Tout est préparé et tout est improvisé. L'idée chez Nabe est globalement de parvenir à rendre la réalité immédiatement artistique, d'étendre l'art du jazz à la vie en générale : jouer, improviser, s'amuser, créer, surprendre, en un mot : swinguer !

Pourquoi sur cette peinture-ci a-t-il travaillé la couleur de la peau et pas sur celle-là ? Nabe lui-même semble simplement le premier à s'en étonner -et à en être fier ! C'est comme ça, il n'y a pas à chercher ! En tant que peintre, il constate ce qu'il a fait, qu'il lui a fallu s'y reprendre à plusieurs fois pour réussir enfin à saisir les traits de Lawrence d'Arabie et qu'enfin, il a su quand c'était la bonne et qu'il pouvait le montrer. Il sait très bien ce qu'il fait, mais il ne sait pas nécessairement pourquoi et n'a sans doute pas besoin de le savoir. Pourquoi a-t-il peint auparavant des loups ? Pourquoi aussi soudainement se mettre à des statues grecques ? "Pourquoi-ci et pourquoi pas ça ?!..."

Voilà le genre de questions auxquelles un peintre, d'après la fréquentation que j'ai eue de quelques-uns d'entre eux, ne voudrait pas répondre, parce qu'il ne saurait pas expliquer et surtout parce qu'il ne verrait même pas l'intérêt d'expliquer quoi que ce soit ! Il suffit que l'oeuvre soit là. Aux autres d'en interpréter le sens si cela leur chante, et d'en tirer une "philosophie de l'art" ! 

Hélas, on ne soupçonne pas à quel point il peut être nuisible de "philosopher" sur l'art ! Une formation académique en philosophie est sans doute le meilleur moyen de ne rien comprendre... Car il faut bien dire que personne ne mécomprend plus la peinture que les philosophes ! Si les simples ignorants passent à côté, les philosophes eux divaguent totalement en croyant dire des choses profondes ! Avec Platon, il se méfiera d'abord de ces "images" qui prolifèrent, qui enchantent et qui trompent en nous éloignant de l'"Idée" (le philosophe ne supporte pas la liberté de l'artiste). Puis, si l'oeuvre a un quelconque intérêt à ses yeux, le penseur sera convaincu de l'avoir comprise quand il aura montré que cette oeuvre est un simple équivalent sensible de sa pensée (vision hallucinatoire de la peinture, réduite à être l'illustration du Concept). Et si vraiment le "penseur" se met en peine d'étudier l'oeuvre pour elle-même, il déclarera fortement qu'il la considère dans son immédiateté, qu'il écarte toutes les interprétations reçues, et après avoir fait le vide dans son esprit (c'est-à-dire après avoir écarté tout ce que les autres ont dit avant lui), il y retrouvera comme par magie ses marottes personnelles. Hegel ne regarde pas une oeuvre sans y voir une manifestation de l'Esprit (mais encore a-t-il un réel intérêt pour l'art, et on sent qu'il a pu inspirer Elie Faure) ; Heidegger ou Merleau-Ponty la présence de l'Être etc. Nabe notait d'ailleurs dans Rideau que lorsqu'un intellectuel prétend s'intéresser aux souliers de Van Gogh, c'est généralement qu'il s'en fiche, et des souliers, et de Van Gogh, et de la peinture. Et s'il en parle (comme Heidegger ou Finkielkraut), c'est pour nous assurer qu'il s'agit d'une très très grande oeuvre, bien sûr, et la preuve en est que [suit alors une série de banalités sur ces vieux souliers usés par le travail, symbole de la condition du paysan, de l'humilité, de sa fatigue etc.].

Tout cela trahit bien sûr un cruel manque d'intérêt pour l'art, et pour la réalité en général. Mais comme certains "penseurs" veulent absolument parler de tout, pour que leur système soit complet, il faut bien qu'ils aient leur mot à dire sur l'art ! Or, j'ai pu remarquer plusieurs fois que les véritables amateurs de peinture (artistes ou connaisseurs) se demandent au contraire obstinément comment fait le peintre, et à force de se le demander et de ne pas trouver de réponse claire, en viennent simplement et sincèrement à s'étonner : "mais comment fait-il ?!". Quand on en est à cette interrogation, ou plutôt cette exclamation, on est sur la bonne voie : on oublie sa posture de spectateur qui attend qu'on lui serve des oeuvres, pour essayer de se mettre dans la peau du peintre. La question, c'est à remarquer, est toujours posée au présent : ce n'est pas "mais comment il a fait ?", c'est "comment il fait ?", parce qu'on suppose en quelque sorte que le peintre est encore là sous nos yeux à créer et qu'on ignore comment il s'y prend alors qu'on est juste à côté de lui, comme du magicien qui tire le lapin du chapeau. "Mais comment fait-il ?!"

 

*

 

Encore faut-il admettre qu'une oeuvre puisse exister aujourd'hui... Dans Rideau, Nabe notait qu'il ne pouvait pas y avoir de mort de l'art, que la mort de l'art serait encore portée par des "morts-de-l'artistes" qui en feraient un style. C'est vrai, mais on peut penser que cette déclaration était encore optimiste, car il y a bien (eu ?) une vogue de "morts-de-l'artiste" qui sont juste des non-artistes se vantant que la vraie oeuvre est la non-oeuvre. Ce gimmick a vite été usé, heureusement, comme tous les "trucs" faciles... 

L'autre travers du snobisme d'avant-garde consiste à parler tout le temps de work in progress... Oui, si cela veut dire : suivre l'évolution de l'artiste oeuvre après oeuvre, expo après expo, période après période. Mais on a tellement pris ce mauvais pli de parler tout le temps de work in progress que c'est comme si suivre le progrès devait remplacer l'intérêt pour les oeuvres finies ! Encore une façon de ne pas regarder les tableaux : les oeuvres actuelles ne serviraient qu'à annoncer les suivantes. Perpétuelle fuite en avant, doublée d'un aveu dramatique : c'est que les oeuvres actuelles ne sont pas réussies...  

 

*

 

Malgré mes efforts, si attentif que j'essaie d'être, je m'aperçois, en écoutant le peintre, que des tas de détails m'échappent, et même parfois l'idée d'ensemble d'un tableau. Il est pourtant là sous mes yeux, mais c'est comme si je ne le voyais pas. Alors que lorsque je comprends, c'est instantané ! 

Picasso m'a toujours impressionné en tant que dessinateur : voir dans son musée du Marais des séries de portraits à l'encre de chine, le même portrait fait de quatre façons différentes, cela menaçait de me briser l'esprit ! Il fallait que cet homme ait quatre cerveaux différents pour parvenir à autant de variations à la suite ! Comme si quatre jazzmen différents jouaient le même thème, ou plutôt comme si un même musicien improvisait sur un thème de quatre façons successives à la suite ! 

A ce sujet, et pour finir, deux anecdotes sur Picasso rapportées par Nabe : 

- Matisse et Picasso se promènent à la campagne. Picasso aperçoit une charrette dans un champ, regarde Matisse et lui dit : "elle te plaît cette charrette ? Hé bien, je te la laisse !" 

- Au début des années 70, au moment où Picasso réalisait sa célèbre série des mousquetaires, Nabe l'imitait en faisant ses propres toiles de mousquetaires. C'est-à-dire que le jeune peintre, loin de se contenter de copier la période bleue ou la période cubiste du maître, suivait quasiment en direct ce qu'il faisait ! 

Dans sa préface sur François Boisrond (Petits riens et presque tout), Nabe affirme d'ailleurs qu'un peintre travaille sur une seule chose : ce qu'il a sous les yeux.