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La patience et la rage

La patience et la rage

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Les extraterrestres

Les extraterrestres

Le champ ultra-profond du télescope Hubble (2009)

Le champ ultra-profond du télescope Hubble (2009)

Beaucoup de gens se demandent si les extraterrestres existent, et à quoi ils peuvent ressembler. 

L'idée que, jusqu'à preuve du contraire, l'univers, à l'exception de notre planète, n'est composé que de vide et de matière inerte, répugne à l'esprit humain, qui a une tendance naturelle à voir les choses à son image. Quand Victor Hugo s'exclame : "tout vit, tout est plein d'âme", il ne résume pas seulement ce que ressent le poète lyrique quand il se sent en communion avec la nature, il résume l'animisme naturel de notre esprit. La notion de matière inerte est relativement récente dans l'histoire humaine. Déjà présente dans l'atomisme antique (Démocrite, Epicure, Lucrèce...), elle est restée relativement mineure et négligée, jusqu'à Newton, qui le premier propose de voir la nature comme composés d'atomes, unités matérielles insécables et inertes de la matière, dont on peut définir les lois. 

Aujourd'hui, nous avons une meilleure idée de l'immensité de l'univers, mais cette idée, quoiqu'elle soit déjà ancrée dans les représentations communes, n'est pourtant pas encore assez nette pour que nous nous apercevions à quel point il est improbable qu'il y ait des extraterrestres, et surtout pour que (s'il y en a) nous ayons une chance d'entrer en contact avec eux. 

Le paradoxe de Fermi énonce qu'avec le nombre de planètes dans l'univers, il serait surprenant qu'il n'y en ait pas quelques-unes qui soient vraiment habitées. La page Science étonnante nous apprend qu'il y a environ 10^23 étoiles dans l'univers observable (1 suivi de 23 zéros, soit si je compte bien, mille milliards de milliards d'étoiles : 10^4 * 10*9 * 10*9). Et c'est à peu près autant que de grains de sables sur terre que de molécules dans un verre d'eau ! 

Pour en rester à notre galaxie, des astronomes estiment qu'il y a environ deux planètes habitables par étoile dans la Voie Lactée (car elles ne sont ni trop loin ni trop près du soleil. Dans notre système, c'est la Terre, alors que Mars est un peu trop loin), ce qui en porterait le total non plus à cent millions, comme on le croyait encore en 2014 mais à plusieurs centaines de milliards ! 

Depuis une dizaine d'années, les astronomes ne cessent de découvrir de nouvelles "exoplanètes", des planètes semblables à la nôtre, où les chances qu'il y ait de la vie sont donc non-négligeables. Wikipédia nous apprend qu'au 18 mars 2017, on recense 3488 exoplanètes.

Dans le lot, il semble donc vraisemblable qu'une toute petite partie abrite effectivement la vie, et parmi celles-ci, pourquoi ne pas imaginer qu'une ou deux ont des extraterrestres intelligents ? L'idée semble frappée au coin du bon sens, d'autant qu'elle n'est pas logiquement contradictoire et pas physiquement impossible. Mais autant je vois assez bien comment on peut estimer statistiquement le nombre de planètes dans notre galaxie, autant je vois mal comment on pourrait calculer les chances que chaque planète abrite de la vie. S'il existe une formule, je serais curieux de la connaître, mais je vois mal comment on pourrait dénombrer tous les facteurs entrant dans l'équation (chance qu'il y ait de l'eau, de l'oxygène, des températures "vivables" etc.)

Pourtant, imaginer des extraterrestres intelligents fait rêver. Encore plus des E.T. plus intelligents que nous. De quoi seraient-ils capables : de faire du calcul mental sans se tromper ? De trouver de tête tous les nombres premiers entre mille et un million ? 

Est-ce qu'ils seraient capables de ne jamais se tromper dans la vie de tous les jours ? 
A vrai dire, nous aimerions bien qu'existent de tels extraterrestres qui n'auraient pas nos limitations intellectuelles, parce que nous voudrions bien leur ressembler et qu'ils incarnent en imagination nos fantasmes de toute-puissance. Auraient-ils vraiment le même type d'intelligence que nous, ou bien une toute autre façon de raisonner ? Il est intéressant de se demander s'il y a quelque chose d'universel dans notre logique, qui serait indépendant de l'espèce humaine, et qui permettrait d'envisager une communauté de pensée pour tous les êtres doués de raisons. Est-ce que des habitants de l'autre bout de la galaxie font des mathématiques comme nous, en ce moment même ? A supposer qu'ils les ignorent, pourraient-ils les apprendre ? 

Quoi qu'il en soit nous avons beaucoup de mal à concevoir à quel point, même s'il y a de la vie conscience ailleurs dans l'univers, il est peu probable que nous entrions en contact avec elle. (Evidemment, j'aurais l'air malin si demain, nous recevons un signal de vie intelligente. Donc tant mieux si je me trompe !) Grâce à l'excellent site Scale of the Universe, on peut se rendre compte un tout petit peu mieux de la taille relative des objets dans l'univers, de l'infiniment petit à l'infiniment grand ("infiniment" n'étant qu'une façon de parler, évidemment, mais nous n'avons pas plus de facilité à concevoir ces échelles immenses que nous n'en avons à concevoir l'infini, donc pour notre intelligence limitée, cela revient au même !), et s'apercevoir à quel point nous ne sommes quasiment rien dans l'univers. Notre échelle humaine n'est pas du tout adaptée pour mesurer l'univers, de sorte que plus nous mesurons en ramenant à une échelle qui nous "parle", plus nous nous apercevons à quel point elle est inadaptée. 

Quelques exemples en "dézommant" progressivement vers les échelles cosmiques : 

- L'usine Boeing à Everett (état de Washington) est la plus grande du monde, elle fait la taille de l'Etat du Vatican. 

- Une étoile à neutron est si dense qu'un millimètre de sa matière pèse autant que tous les humains réunis. - Deneb, étoile la plus brillante de la constellation du Cygne, a un diamètre supérieur la distance Terre - Soleil. La lumière met plus de huit minutes pour aller d'une extrémité à une autre, ce qui veut dire qu'un observateur placé d'un côté de l'étoile verrait l'autre extrémité telle qu'elle était il y a plus de huit minutes !

- Il y a presque certainement un trou noir géant au centre de notre galaxie (la Voie Lactée), à 26000 années-lumière de nous, dans la constellation du Sagittaire. Sa masse est égale à 4 millions de fois celle de notre soleil. Les plus gros trous noirs supermassifs feraient 3 ou 4 milliards de fois la masse du soleil.

- En près de 40 ans de voyage, la sonde Voyager a parcouru moins de distance que la lumière en une journée. 

- En quatre milliards et demi d'années de rotation autour du soleil, la terre a parcouru la distance que la lumière parcourt en 500.000 ans. Ce qui est moins que la distance qui sépare notre galaxie de celle d'Andromède. 
 

etc. 

 

Encore cela ne donne-t-il qu'une vague idée des distances à échelles intergalactiques, mais il faudrait tenir compte aussi des échelles de temps, qui n'ont tout simplement rien à voir avec la durée d'une vie humaine, ni même de la durée de vie de notre espèce (apparue il y a tout au plus 7 millions d'années si on remonte aux premiers hominidés). Il faut donc tenir compte du fait que des civilisations extraterrestres ont pu existé, ou qu'elles pourront exister dans un avenir lointain, mais en décalage complet avec l'échelle d'existence de la vie sur terre. Il y aura donc peut-être des êtres rationnels dans longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine... A moins qu'il n'y en ait dans le système solaire voisin, bien sûr. Je comprends que cette question de la vie extraterrestre triture l'esprit de beaucoup de gens, mais il faut bien se faire une raison : il est peu probable que nous ayons la réponse avant longtemps. Peut-être même ne l'aurons-nous jamais. 

Paysage martien

Paysage martien

Il reste enfin la possibilité que ce soit certains hommes qui deviennent des extraterrestres, en colonisant d'autres planètes. Je dois dire que je ne trouve pas cette perspective enthousiasmante, ni le projet d'aller vivre sur Mars très urgent. J'ai à ce sujet une position très "terre à terre", à tous les sens du terme. Est-ce qu'il n'y a pas une fuite devant nos responsabilités, à vouloir partir conquérir une autre planète ? N'est-ce pas un abandon face à nos difficultés sur la planète bleue ? Difficultés dont nous semble à vrai entièrement responsables, les bienfaits de la société industrielle ayant engendré toutes sortes de nuisances que nous seuls pouvons réparer -comme des passagers à bord d'un bateau qui ne peuvent réparer les pièces usées qu'en prenant d'autres morceaux du bâteau. Il y aura toujours chez certains individus une sorte de pulsion de conquête, d'attirance pour l'inconnue. Et il est vrai qu'on peut admirer la performance technique et humaine derrière les vols spatiaux, remercier ceux qui sont allés là-haut d'avoir pu filmer notre planète et de nous rapporter des images magnifiques, toujours propices à la rêverie mystique et aux atmosphères planantes. Encore que je me méfie de cette attirance pour les ambiances trop apaisées, cosmiques et euphoriques, qui ne sont pas celles de la vie vraiment vécue, mais du rêve, ou de ce qu'on imagine être la vie foetale, ou des hallucinations de mourant prétendant voir une "lumière au bout du tunnel" ou vivre des expériences de sortie hors du corps. Le film Gravity ne raconte d'ailleurs rien d'autre que l'histoire d'une dépressive qui est partie en orbite pour fuir ses problèmes (bravo la NASA sur les tests psychologiques !). A la fin de sa vie, John Coltrane aussi est partie dans l'"interstellar space", a joué sur les "seraphic lights" et a cherché à exprimer l'être ("to be"). Ce côté cosmique totalement barré a son charme mais cette musique atonale, sans mélodie, se perd finalement dans des songes, et des solos interminables de logorrhée pseudo-musicale. Coltrane est bien meilleur quand il est à la fois lyrique et terrien (Dakar, Olé, Africa/Brass...).

Il y a tout un imaginaire de l'envol cosmique, de la perte dans l'infini, de la recherche soit de l'harmonie totale des planètes (2001, l'Odyssée de l'espace), du départ dans l'inconnu absolu (Interstellar) qui passe bien au cinéma sur grand écran, ou dans les salles 3D, 360 etc. mais je pense que le voyage spatial peut rester un beau spectacle. Du reste, ceux qui veulent aller sur Mars peuvent trouver des équivalents dans certaines régions de la terre, comme la vallée de la Mort ou le désert du Sud Lipez en Bolivie, des régions où les paysages désolés et inhumains ont quelque chose d'effrayant et tantôt de magnifique. L'odyssée de l'espace est réalisable sans quitter notre planète.

Toutefois, si la colonisation martienne (et la terraformation aussi, soyons fous !) se fait un jour, je la suivrai (si je suis encore de ce monde !) avec intérêt. Dans le dernier chapitre de La Crise de la culture, Hannah Arendt s'interrogeait déjà sur les perspectives du voyage spatial ; mais selon elle, en quittant définitivement notre planète, les individus qui seraient du voyage rompraient les amarres avec leur humanité. On ne pourrait pas devenir un habitant d'une autre planète et rester un "homme". Etrange chapitre, pour un avis assez peu justifié somme toute. On sent ici des résonances du dernier Husserl (La Terre ne se meut pas) mais aussi de Heidegger, sur ce thème de l'habitation du monde. Le Dasein serait indissociablement attaché à une terre, une patrie, pour ne pas dire une race chez Heidegger.. Mais de même que l'humanité n'est pas cantonnée à un continent, je ne vois pas bien pourquoi elle devrait rester cantonnée à une planète. Les seuls extraterrestres que nous connaîtront jamais seront peut-être finalement des descendants de "terriens". Il me paraît absurde de jeter par avance l'opprobe sur cette perspective d'avenir, quoi qu'elle paraisse aujourd'hui bien lointaine, sinon utopique, et en tous les cas, moins urgente qu'on ne le dit.