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La patience et la rage

La patience et la rage

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Discours de la méthode complotiste

Discours de la méthode complotiste

Article paru sur Agoravox le 15 mars 2013, repris ici sous une forme largement revue et corrigée. 

Frans Hals, Portrait de René Descartes, 1649 (musée du Louvre)

Frans Hals, Portrait de René Descartes, 1649 (musée du Louvre)

Les conspirationnistes se réclament volontiers de la méthode du doute cartésien. Comme l'auteur du Discours de la méthode (1637), ils prétendent rejeter comme incertain tout ce qui n'est pas absolument indubitable. Descartes est utilisé pour soutenir la remise en question de la destruction des tours du World Trade Center par Al-Qaïda ou pour faire de Mohammed Merah un agent des services secrets.

Je voudrais donner quelques éléments de comparaison, montrer en quoi le conspirationnisme se rapproche de la méthode cartésienne pour mieux montrer en quoi les deux démarches s'opposent. 

 

*

La recherche de certitudes

Quand ils ne se mettent pas dans la peau de Galilée passant devant le tribunal de l'Inquisition, les conspirationnistes se réclament volontiers du doute cartésien pour justifier leur entreprise de remise en question des dites "versions officielles" (11/9, Shoah, alunissage...).Ils prétendent ne pas avaler tout cru ce qu'"on" nous dit, et prendre au contraire le temps d'examiner par eux-mêmes les choses. 
Apparemment, rien de plus sain d'esprit que cette démarche critique, qui devrait permettre, en s'informant sur les faits, de faire le tri de ce qui est douteux, et doit être donc déclaré faux jusqu'à nouvel ordre, et de ce qui est certain, donc vrai. 

Voilà donc l'auteur du Discours de la méthode utilisé comme caution morale et philosophique de toutes sortes d'entreprises révisionnistes. Descartes est censé être gage de rigueur intellectuelle, une référence tellement glorieuse qu'elle devrait paralyser de stupeur les plus sceptiques quant aux théories du complot, et les convaincre que des sommités intellectuelles qui annoncent tous les trois jours l'avènement du grand complot maçonnique continuent l'oeuvre entamée dans les Méditations métaphysiques.

Or, il y a quand même quelques petites différences entre la méthode cartésienne d'examen attentif et de recherche d'une vérité première, et la méthode de révision générale adoptée par les conspirationnistes. 

 D'abord, Descartes se propose, au début des Méditations métaphysiques (1641) de douter d'absolument tout. Pas seulement de telle opinion reçue, de tel ou tel événement, de l'existence d'une chose en particulier, mais de tout ce dont on ne peut prouver indubitablement l'existence. Au terme de ce parcours (que je ne vais pas retracer, le but n'étant pas de faire un cours sur Descartes), il ne reste que deux choses auxquelles je ne peux refuser l'existence : 1) moi qui doute, je ne peux pas ne pas exister et 2) il est impensable que Dieu n'existe pas, car il est infini. Plus je doute de tout, moins je peux douter que j'existe. Mon existence est une évidence irrécusable, elle m'apparaît d'autant plus certaine que je tente d'en douter ; et celle de Dieu semble à Descartes tellement impossible à nier qu'il dit qu'il répugnerait à sa raison d'avoir l'idée d'un Dieu infini sans qu'Il n'existe. 

Le but pour Descartes est de reconstruire petit à petit la connaissance sur des bases certaines et, indirectement, de rejeter les spéculations des théologiens quant à la nature de Dieu -dont Descartes montre que nous ne pouvons en somme presque rien connaître.  
Le doute cartésien est dit hyperbolique : il va au-delà du raisonnable, car il doute même sans raison apparente de douter, il est sans limite. Descartes dit même, un peu effrayé mais peut-être aussi avec humour, qu'en pratiquant un tel doute, il ressemblera peut-être, qui sait, à un fou. Cependant, il faut noter qu'au terme du parcours des Méditations, Descartes retrouve l'existence du monde extérieur et chasse finalement ce doute comme un songe. Autrement dit : il parvient à en finir avec le doute et le révoque à son tour, ayant rétabli la connaissance sur des bases certaines (certitude en particulier que je peux connaître la vérité car Dieu, qui m'a fait, ne peut être trompeur).

Il est évident que le doute cartésien est en partie joué, car Descartes ne se fait pas d'illusions à son sujet. A la fois, il cherche à pousser ce doute à bout, mais il le fait volontairement et totalement, sur absolument tout. Descartes imagine en effet que je pourrais être victime d'une hallucination totale, et même qu'un certain "malin génie" chercherait volontairement à le tromper. Si c'était le cas, nous serions un peu comme le héros de Truman Show, vivant sans le savoir dans une émission de télé dirigée par un producteur sans scrupule -une émission de télé-réalité avant l'heure (le film est sorti en 1998) où le candidat involontaire vit dans un décor entièrement fabriqué (même le coucher de soleil est un trucage, même son meilleur ami et sa femme sont en fait des acteurs). 

 

Quelques doutes au sujet du doute cartésien

Cependant, c'est la radicalité même de l'entreprise de Descartes qui fait peut-être sa faiblesse. Car c'est un reproche que l'on pourrait lui faire : quand nous avons sincèrement des doutes, nous ne le décidons pas, au contraire de ce que fait Descartes. Toutefois, le doute qu'il pratique a pour but de lever les doutes sincères qu'il a ressentis au départ De plus, à la fin de son parcours, Descartes retrouve plus ou moins toutes les certitudes qu'il avait mises en doute, sur lui, sur Dieu et le monde extérieur. Le parcours du doute offre des résultats somme toute très modestes ce qui est une seconde raison, pour le coup, de douter de ce doute cartésien.

La ressemblance avec le genre de doute dont se réclament les conspirationnistes est assez troublante, car dans les deux cas, le doute remet en question les certitudes les mieux établies et il semble tellement énorme qu'il approche de la folie. Mais dans le cas de Descartes, le doute nous ramène plus ou moins au point de départ, avec un certain gain de certitude, alors que le doute des conspirationnistes semble quant à lui sans retour : il ne sera plus jamais possible de voir le monde comme avant, toutes les croyances semblent s'effondrer et à la fin, la vision du monde issue de ce doute est totalement changée. Rien de ce qu'on nous a dit n'est vrai, tout n'est que mensonge et manipulations par des forces obscures, toute l'histoire n'est qu'un mythe, la réalité entière n'est qu'un théâtre d'ombres... 

Il semble donc qu'à l'issue du doute, Descartes ne fasse que retrouver ce qu'il croyait déjà sur Dieu et le monde, alors que le doute complotiste quant à lui abat toutes les certitudes  et ne laisse subsister qu'une seule certitude : qu'un complot mondial nous dirige secrêement. 

On est donc en droit de se poser la question : entre le doute cartésien et le doute des théoriciens du complot, n'est-ce pas ce dernier qui est le plus sincère ? Evidemment, les complotistes qui se réclament de Descartes n'ont généralement pas idée de cette difficulté, dans la mesure où ils n'ont généralement pas lu Descartes. Ils en savent juste assez sur lui pour le prendre comme étendard, mais ils seraient surpris d'apprendre que la situation est bien plus compliquée qu'ils ne le pensent.  Mais il est tout de même utile de douter de la supériorité de Descartes en ce domaine. 

Notons toutefois des différences essentielles : 

- D'abord, les complotistes partent, au contraire de Descartes, de on-dits et de théories exposées par les autres. Descartes, lui, était le premier à inaugurer sa méthode, de sorte qu'il ne se fiait qu'à sa seule intelligence pour accomplir ce doute jusqu'au bout et en ressortir. Cela signifie bien sûr que tout le monde peut faire ce geste du doute radical comme le fait Descartes, mais cela signifie aussi que ce doute ne peut être mené à partir d'informations reçues de l'extérieur, ni sous l'influence de quiconque. Autrement dit, rien n'est plus ou moins douteux dans le monde extérieur pour Descartes. L'existence de la table, de l'ordinateur, celle de Charlemagne ou de l'immeuble d'en face, tout cela est également douteux car je n'ai pas de preuve absolue que ces choses existent. Je les perçois ou j'en ai entendu parler, mais qui me dit que je ne suis pas victime d'une illusion ?... Descartes ne doute pas à partir de ce que d'autres ont dit, mais à partir d'une déception éprouvée quant à l'éducation qu'il a reçue. Le doute de Descartes est donc solitaire. Mais le philosophe n'est pas enfermé chez lui devant un ordinateur à ingurgiter des heures de vidéos Youtube ! 

- Ensuite, le doute "révisionniste" est infini : on n'en finit jamais avec ce doute. Et certains commencent par douter du 11/9 puis, petit à petit, conçoivent une méfiance généralisée envers tout discours "officiel", tenu dès lors pour faux. Autrement dit, ils mélangent une volonté de douter avec un refus complet de remettre en question leurs certitudes envers ce que leur disent leurs nouveaux maîtres à penser (Alex Jones aux Etats-Unis, Meyssan ou Soral en France). Ils sont sûrs qu'on leur ment mais ils ne doutent jamais de ce que leur "apprend" le site d'Egalité et réconciliation, bizarrement. Or, Descartes ne dit rien de tel, et même, se méfie généralement de ceux qui veulent se mêler de politique: "C’est pourquoi je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n’étant appelées, ni par leur naissance, ni par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d’y faire toujours, en idée, quelque nouvelle réformation. Et si je pensais qu’il y eût la moindre chose en cet écrit, par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serai très marri de souffrir qu’il fût publié. Jamais mon dessein ne s’est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi" (Discours de la méthode, II, §3). Descartes se montrait donc très prudent quant aux réformes politiques : s'il n'exclut pas que certaines personnes soient faites pour cela, il nie tout à fait en faire partie, et cherche davantage à transformer l'homme indirectement, en l'incitant à réfléchir par lui-même en imitant le modèle de Descartes. 

Et plus simplement : l'expérience de pensée qu'il nous propose... est juste une expérience à faire en pensée, pendant un temps limité et dans un but précis. Ce doute, justement parce qu'il est joué, reste sous le contrôle de la raison.

 

Descartes a-t-il vraiment eu des doutes ?

L'inconvénient,  est que ce doute ne peut mener bien loin, mais du moins, Descartes retrouve la réalité telle qu'il la connaissait avant. On serait peut-être tenté, à ce moment, de se dire que c'est Descartes qui devrait s'inspirer des théories du complot pour douter vraiment au lieu de faire semblant ! Or, on voit bien que ces deux genres de doute diffèrent de ce qu'on entend ordinairement par doute : 

- celui de Descartes car, quoiqu'il parte d'un doute sincère sur l'éducation qu'il a reçue et sur la philosophie médiévale, et quoiqu'il débouche sur un questionnement tout aussi sincère, ne peut finalement que tourner en rond. Car Descartes ne peut se fier qu'aux ressources de son esprit, en mettant entre parenthèses provisoirement le monde extérieur. Ainsi, il se condamne à ne rien pouvoir apprendre de nouveau sur le monde extérieur. Les discussions scolastiques sont devenues le modèle des débats stériles où l'on se paye de mot. Mais en menant une réflexion purement intérieure, un monologue au lieu d'un dialogue, Descartes ne se cantonne-t-il pas dans une démarche encore plus stérile, où aucun interlocuteur réel n'est susceptible de lui faire des objections inattendues ? 

- celui des conspirationniste ne l'est pas non plus, en réalité, car le doute qu'ils conçoivent est suscité chez eux par des individus tout simplement malhonnêtes qui, eux ont fait un business de ces mensonges. Bien qu'ils croient sincèrement trouver la vérité, ils se laissent en fait, plus ou moins volontairement, éblouir et manipuler par des escrocs. De son côté, Descartes n'accuse personne de nous mentir, de nous cacher la vérité afin d'instaurer une dictature mondiale. Il accuse juste la méthode scolastique, qui a régné au Moyen-Âge, d'avoir des bases incertaines. Et il les combat en cherchant un meilleur point de départ à la science. 
Autrement dit, il y a dans le cas du philosophe l'exercice d'un scepticisme justifié et bien délimité, au moins au départ ; de l'autre un scepticisme "révisionniste" qui pourrait être sain s'il n'était pas propagé par des individus sans égards ni pour la morale, ni pour la logique, ni pour la raison, seulement pour leur égo et leur compte en banque. Ce doute-là est pour cette raison beaucoup plus trompeur car il n'a pas sincèrement pour but la vérité, au contraire de Descartes, mais trouve au contraire sa source dans une propagande mensongère.
 
Le philosophe joue à se faire passer pour fou, mais il revient à l'évidence sensible, tandis que les pseudos-cartésiens se croient les seuls lucides au monde et ont cette volonté téméraire de se mêler de choses qu'ils ne se donnent pas les moyens de comprendre, et ce sont bien eux qui sont perdus dans les brumes mélancoliques de leurs délires. C'est sans doute pour cette raison que Descartes est capable de s'exprimer par des arguments clairs et bien agencés (de ceux qui se prêtent à discussion et réfutations), car il admet l'évidence quand elle se présente à lui au-delà de tout doute possible ; tandis que les conspirationnistes en sont au bout du compte réduits aux raccourcis, amalgames, transitions inconsistantes, insinuations odieuses et autres procédés de la malhonnêteté intellectuelle, sous l'influence, redisons l'eux, d'habiles parleurs qui savent donner l'illusion d'avoir tout compris, et qui leur "retournent" donc le cerveau en pervertissant chez eux leur esprit critique. Car ils refusent par principe d'admettre l'évidence, au nom de ce qu'ils croient être du doute, qui est en fait une conviction aveugle. L'un joue au fou, les autres se croient très malins. Devinez qui, au bout du parcours, retrouve le chemin de la saine raison ?
A ce sujet, il est amusant de comparer les propos d'un escroc comme Jacques Grimault, qui se vantait, lors de son passage dans l'émission de Tepa, sur Meta TV, d'avoir découvert un nouveau pan des mathématiques (dont il ne dit absolument rien). Alors que Descartes, à qui on doit les repères géométriques et des lois de l'optique, a réellement fait avancer les sciences !

Les négationnistes comme le Père Fauriss' (!) jouent sur le terme de "révisionnisme" qui, dans un sens large, dans le monde anglo-saxon surtout, n'est pas connoté péjorativement.  
Seulement, ce n'est pas parce qu'un historien, comme tout scientifique, doit mettre en question ce qui est acquis qu'il va forcément prouver qu'en fait tout était faux. On ne peut tout simplement pas savoir d'avance ce qu'on va découvrir. Or, les négationnistes font semblant d'avoir découvert, alors qu'ils avaient déjà décidé par avance des résultats.
 
Mais ce n'est plus de cette façon que la science progresse. Plus personne de sérieux ne peut croire qu'à lui seul, avec son génie unique, va bouleverser de fond en comble une discipline. Le fait que les journaux de vulgarisation parlent tous les quatre matins de "révolution", de "découvertes sensationnelles", de "révélations inédites", tout cela prouve qu'ils ne font que vulgariser justement...  
Lorsque Stephen Hawking découvre que des radiations éléctromagnétiques peuvent s'échapper d'un trou noir (effet "d'évaporation" ), il va contre l'idée admise que toute particule qui entre dans un trou noir n'en ressort plus jamais. Mais est-ce qu'il bouleverse de fond en comble ce qu'on savait sur les trous noirs, et la gravité, et l'entropie, et la physique ? Non.  Il n'est plus possible aujourd'hui de repartir de zéro pour tout reconstruire (comme prétendait encore le fait Descartes, il est vrai), en tenant pour nul et non avenu le travail des prédécesseurs. La science est une entreprise largement collective. Elle progresse par des corrections et des améliorations graduelles. Les scientifiques corrigent des erreurs et des lacunes localement, mais pas globalement. 

 

Deux sortes de rêves éveillés

Cet exposé est sans doute trop long, ou peut-être trop court. J'imagine qu'il ne convaincra que les convaincus, et ne fera pas changer d'avis ceux qui soutiennent mordicus que Ben Laden n'est pas responsable de la destruction des tours ou que Mohammed Merah était un agent du Mossad, car ils voudront persister dans leur doute sans jamais admettre, comme le faisait Descartes, qu'il puisse voisiner avec la folie. J'espère juste avoir mis en lumière l'hypocrisie de l'usage de Descartes dans les théories conspirationnistes -et donc donné quelques armes à ceux qui voudraient combattre les très douteuses théories du complot, ou simplement s'en prémunir pour eux-mêmes. Le faux doute que les complotistes mettent en oeuvre montre déjà que ce qu'ils promeuvent ne sont nullement des "théories" mais des hameçons pour attirer des gens crédules, souvent sincères dans leur inquiétude sur la violence et l'injustice du monde. Mais chez eux, c'est ce mélange de sens moral et de souci de la vérité qui, mal dirigé, finit par être perverti en son contraire. Descartes, de son côté, ne calomnie personne et ne cherche pas à jouer les gourous. Il est notable, comme tout historien de la philosophie le sait, que Descartes n'a pas proposé une véritable morale, seulement quelques conseils provisoires. 

Cette prudence, là-aussi, le distingue nettement des théoriciens du complot, qui veulent imposer leur vision du monde et qui ne défendent la liberté d'expression que pour eux, tout en l'interdisant dans les faits aux autres (en censurant par exemple tout commentaire défavorable sur leurs sites). Ils se comportent eux-mêmes comme des tyrans et des enfants capricieux. Ils voudraient une dictature la plus dure possible pour maintenir l'ensemble de la population dans la soumission et l'abrutissement. On ne doit pas s'étonner qu'Alain Soral aime beaucoup la Corée du nord, par exemple... 

Dans une première version de cet article, j'avais opposé bien plus franchement Descartes et les complotistes. Réflexion faite, je me suis aperçu que la différence n'est pas si évidente, ou ne passe pas là où je le croyais. Elle est indéniable mais pas si simple à définir. Les réserves que l'on peut avoir sur la démarche de Descartes sont surtout d'ordre logique et intellectuel, alors que les doutes complotistes méritent quant à eux une méfiance bien plus grande, car ils sont bien plus séduisants, évidemment, que les très arides et techniques Méditations métaphysiques et surtout, parce qu'ils conduisent à de purs et simples mensonges, dont les conséquences (en politique, en religion...) peuvent être très graves. Je préfère de loin le doute plutôt bénin de Descartes aux pernicieuses et malignes (comme une tumeur maligne) représentations des complotistes qui, tout en adhérant sincèrement à leurs délires, savent en même temps en tirer partie pour leur profit (c'est-à-dire vivre sans travailler, donc aux crochets des autres). 

Le conspirationnisme, finalement, détruit tout esprit critique, en déclarant que tous les discours généralement admis sont faux et en encourageant hypocritement chacun à penser par soi-même, mais en subjuguant dans les faits les plus crédules par des inepties qui devraient faire rire. La perte de confiance totale dans les "versions officielles" conduit à une crédulité complète envers les "versions officieuses". Tout le contraire du scepticisme et de l'esprit de libre examen indispensable à l'exercice de la raison. 

Pour Descartes, il est indispensable de ressortir du doute, comme on sort d'un rêve, peut-être. D'où une dernière différence, peut-être la plus importante : les conspirationnistes ne vivent et ne respirent que pour leurs théories absurdes, tandis que Descartes préconisait de ne consacrer que peu de temps de la vie à l'imagination et à la reflexion : " Et je puis dire, avec vérité, que la principale règle que j'ai toujours observée en mes études et celle que je crois m'avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a été que je n'ai jamais employé que fort peu d'heures, par jour, aux pensées qui occupent l'imagination, et fort peu d'heures, par an, à celles qui occupent l'entendement seul" (lettre à Elisabeth du 28 juin 1643). Les conspis quant à eux voudraient vivre dans leur rêve cauchemardesque la plupart de leur vie, et ils y parviendraient sans doute si les nécessités ordinaires de la vie ne les rappelaient pas un minimum à la réalité. 

A propos du portrait que j'ai mis au début de cet article, le philosophe Alain disait : « Et c’est un homme terrible à prendre pour maître. Son œil ironique semble dire : “Encore un qui va se tromper.” » *

Un avertissement à méditer pour ceux qui ont voulu se couvrir de l'autorité de Descartes...

 

*Alain, Histoire de mes pensées (1936), in Les Arts et les dieux, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 181.